Noël Ballay, l’Africain

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La guerre de 1870 avait interrompu les études en médecine de Noël Ballay ; le projet d’exploration de Pierre Savorgnan de Brazza conduisit en Afrique équatoriale le natif de Fontenay-sur-Eure. Pourquoi ? Comment ? Brazza l’a raconté dans le Journal des Débats du 20 décembre 1887 : « Tout enfiévré, j’entretenais déjà mes amis de ce départ projeté, que j’eusse voulu immédiat, quand je fis une de mes connaissances les meilleures et les plus utiles. Au petit restaurant du quartier latin qui nous réunissait et dont la salle enfumée était déjà rendue célèbre par la visite de nombreux explorateurs, on vint un jour me présenter un étudiant en médecine n’ayant plus qu’à couronner ses études par la thèse. Le docteur Ballay me parut tout de suite en possession du feu le plus sacré, et l’on juge quels assauts de généreux enthousiasmes se livrèrent dès lors dans notre salle.« 

Le départ approchant, Noël Ballay s’efforça de rassurer ses proches. À ses parents, il écrivit qu’il venait de passer ses trois premiers examens de doctorat et qu’il espérait passer les deux autres avant les vacances. Il en arriva ensuite à l’autre nouvelle plus importante :
« Une expédition scientifique est organisée par le ministre de l’instruction publique et de la marine pour étudier le fleuve Ogowai, situé dans la colonie française du Gabon, sur la côte occidentale d’Afrique. Il fallait un jeune médecin qui, en outre du service médical, serait chargé conjointement avec un naturaliste d’étudier les plantes et les animaux du pays, et d’en recueillir le plus possible pour les rapporter en France, pendant que le commandant de l’expédition, officier de marine, serait chargé des observations astronomiques et des levées de plan. Une vingtaine de matelots nous accompagnent. On m’a offert la place ; j’ai accepté, et j’ai été choisi de préférence à un certain nombre de postulants. C’est une affaire d’une dizaine de mois d’absence. Le tout aux frais du gouvernement. Notre transport est gratuit, le matériel nous est donné, des vivres en quantité suffisante et des appointements ; les miens sont de près de quatre mille francs par an. Si nous faisons un travail sérieux, ce que j’espère, nous aurons rendu service à notre pays, et nous serons à notre tour récompensés de nos fatigues. C’est une expédition sérieuse, dans laquelle je me trouverai avec des gens distingués, qui a été organisée avec soin par le gouvernement et pour laquelle on fait des dépenses considérables. J’espère, mes chers parents, que vous voudrez bien approuver ma décision. J’irai d’ailleurs passer 24 heures à Chartres d’ici une huitaine de jours, et je vous donnerai de plus longs détails.« 

 

À son frère Léon, il précisa qu’il partait le 1er septembre (1875), pour une « durée présumée d’un an environ ». (Archives familiales). En vérité, Brazza et lui ne revinrent en France que le 8 janvier 1879. Deux autres expéditions suivirent, tant et si bien que Noël Ballay passa en Afrique la moitié de son existence.

Lydie DELANOUE

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PROCÈS VERBAL DU 15 MAI 1879 – SÉANCE GENERALE DE LA SAEL
Présidence de M. DE SAINT-LAUMER.

Au jour ci-dessus indiqué se tenait, salle Sainte-Foy, la séance générale de la Société Archéologique d’Eure-et-Loir.

Devant un nombreux auditoire prenaient place, au bureau, MM. de Saint-Laumer, président, L. Merlet, vice-président, Alexandre Bertrand, directeur du Musée de Saint-Germain, et Met-Gaubert, le secrétaire de la Société.

La séance est ouverte à trois heures un quart. M. de Saint-Laumer rend compte, suivant l’usage, de l’ensemble des travaux de l’année.

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M. Met-Gaubert donne ensuite lecture d’une « Étude géographique » qu’il a composée sur le voyage de découvertes entrepris vers le centre de l’Afrique (de 1875 à 1878), par M. Savorgnan de Brazza, et par notre compatriote M. Noël Ballay.

« MESDAMES ET MESSIEURS,

» Le vendredi soir, 18 avril, à Paris, au n° 184 du boulevard Saint-Germain, se tenait une mémorable séance, dans le magnifique hôtel de la Société de Géographie.

» Elle était présidée par M. le vice-amiral La Roncière Le Noury aux côtés duquel se tenaient MM. Daubrée et Levasseur, membres de l’Institut, les éminents et zélés propagateurs de la Géographie, cette science reconnue, aujourd’hui, indispensable. et que l’on pourrait estimer être d’utilité publique.

» Derrière eux, non loin de l’illustre et intrépide M. de Lesseps vers lequel se portaient tous les regards, on distinguait un jeune docteur aux traits pâles et fatigués, objet, aussi, d’une curiosité générale.

» C’était, laissez-moi vous le dire, un parent qui nous est cher, un ancien élève de notre vieux collège, lauréat du Concours académique, pour l’Histoire et la Géographie, en rhétorique , dans l’année 1864, le compagnon d’études, de succès, pour cette même époque, de deux autres jeunes gens dont la réputation est déjà brillamment établie, MM. Julien Barois et Ernest Clément, c’était l’aide médecin du vaillant enseigne de vaisseau M. Savorgnan de Brazza, notre jeune compatriote M. Noël Ballay.

» Sur sa poitrine brillait une décoration récente que justifiaient bien ces mots « Honneur et Patrie » au ressouvenir de tant de dangers affrontés. L’Académie des Sciences venait de donner aux deux explorateurs son grand prix Lalande ; le lendemain, à la Sorbonne, les palmes d’Officier d’Académie allaient s’unir à ces lauriers si noblement acquis. Enfin le soir de ce jour faste du 18 avril, la Société de Géographie accordait, aux applaudissements enthousiastes d’une assistance hien sympathique, sa grande médaille d’or aux deux voyageurs qui, pendant trois ans, ont sacrifié leur existence sur cette terre privilégiée et encore si peu connue du Gabon.

» Cette belle solennité, quelques recherches opérées et quelques notes recueillies m’ont porté à vous entretenir, pendant de courts instants, de ce pays dont les géographes parlent tant aujourd’hui.

» Le nom du Gabon commence à devenir populaire en France, au même titre que celui de nos autres colonies. C’est un point de la côte africaine dont nous avons pris possession dans les derniers temps du règne de Louis-Philippe. Il est placé exactement sous l’équateur. Il y a une dizaine d’années on a découvert, à peu de distance de notre établissement, l’embouchure d’un grand fleuve, l’Ogôoué. L’attention s’est aussitôt portée vers notre colonie qui avait été assez négligée jusque-là, et on y a vu un excellent point de départ pour les voyageurs qui voudraient pénétrer dans le centre de l’Afrique, encore complètement inconnu aujourd’hui.

» En 1874, deux officiers français, MM. Marche et Compiègne ont tenté une première expédition. Ils ont remonté le fleuve à 200 kilomètres environ de la côte; ils espéraient atteindre de grands lacs qui existent dans l’intérieur des terres, au dire des indigènes, et d’où sort l’Ogôoué, mais ils furent attaqués par les sauvages Osgébas, perdirent une partie de leur escorte, et durent revenir sur leurs pas, mourants de fièvre et le corps rongé de plaies produites par les fatigues et la malignité du climat.

» En 1875, une lettre du Ministre de la Marine au Président de la Commission de Géographie commerciale de Paris annonçait une nouvelle expédition… Le Ministre mettait à la disposition de M. de Brazza, enseigne de vaisseau, une somme de dix mille francs, un aide-médecin, un quartier-maître, douze tirailleurs Sénégalais avec leur chef, deux Gabonais et deux Pahouins.

» M. de Brazza devait acheter pour 5,000 francs de marchandises françaises, garder 5,000 francs pour les dépenses à faire au Gabon, et avec sa petite troupe, reprendre l’exploration si malheureusement interrompue de MM. Marche et Compiègne. Il remonterait le fleuve sur une chaloupe canonnière, et si les sauvages Osgébas barraient encore une fois la route aux voyageurs, il livrerait bataille. Les fusils à pierre des noirs ne tiendraient pas longtemps devant les chassepots de nos Sénégaliens.

» Les difficultés d’un pareil voyage sont nombreuses. Les plus grandes viennent de l’insalubrité du climat et des dépenses considérables qu’il faut subir.

» La côte africaine est le pays le plus malsain qui soit au monde. Il pleut au Gabon d’une façon à peu près continue et par des chaleurs de 60 degrés. Les eaux s’écoulent mal et croupissent; les miasmes empoisonnent l’air, et la fièvre est en permanence. Pourtant, avec beaucoup de précautions, on peut résister et même se porter aussi bien que sous des latitudes tempérées.

» Pour cela, il faut renoncer à la nourriture européenne, à nos viandes et à nos conserves. La nourriture des indigènes, si misérable qu’elle paraisse, est bien mieux appropriée au climat. La soupe de colimaçons pimentée, les bananes bouillies, le gros pain de maïs, voilà les plats de résistance de la cusine africaine. Se défier de la graisse et des aliments gras est le premier précepte de la sagesse sous l’équateur.

» Quant aux dépenses, elles sont énormes. Partout où l’on passe, il faut payer. Chaque village considère le voyageur qui arrive comme une proie que la fortune lui envoie. On le pressure et le pille de toutes les façons: droits de passage, droits d’entrée, présents aux chefs, prix exagérés des vivres.

» La monnaie n’a aucune valeur en Afrique, et l’on y mourrait de faim avec une fortune en métal dans sa poche. Tout se fait par troc, et ce sont certaines marchandises qui aident aux échanges.

» Voici, à titre de curiosité, comment M. de Brazza employa les 5.000 francs qu’il consacra à l’achat de marchandises :

Étoffe indienne, Alsace, Rouen (bonne) 3,500 mètres
Étoffe indienne, Alsace, Rouen (ordinaire) 8,300
Pagnes turquoises 80
Ceintures rouges 70
Bonnets rouges 320
Couteaux 595 douzaines
Ma(n)chettes 100
Haches 50
Barettes (cuivres) 1,700
Bracelets creux (cuivre) 200
Neptune (cuivre) 80
Chaudrons (cuivre) 11
Fusils à pierre, à 2 coups avec dorures 2
Fusils à pierre, à 1 coup 10
Pierres à fusils 3.800 —

» En outre, il se pourvut de plusieurs centaines de sonnettes, de grelots et de glaces.

» Un trait caractéristique des moeurs de ce pays :

» Quand on arrive dans un village, le marché s’établit aussitôt. Pour un couteau, tant de poulets : pour une glace, tant de farine de maïs; pour une sonnette et un grelot, tant de rations de soupe aux colimaçons ou tant de bananes bouillies. Puis le chef vient et demande tant de mètres d’étoffe pour laisser les voyageurs continuer leur chemin.

» Le mot Neptune aura lieu de surprendre dans rénumération ci-dessus. Un neptune est un grand plat de cuivre qui ne sert et ne peut servir à rien. C’est un meuble de pure vanité. Quand un nègre est assez heureux pour avoir un neptune il le pend dans sa case. Plus un chef en a, plus il est riche.

» Il ne faut pas croire que ces voyages aient un intérêt purement scientifique. Il se fait au Gabon un commerce considérable et qui pourrait décupler par la découverte de nouvelles voies de communication avec l’intérieur et de nouveaux débouchés. L’ébène; le caoutchouc et l’ivoire sont les trois principaux articles d’exportation.

» Le commerce de l’ivoire est entretenu par les chasseurs indigènes qui font aux éléphants une guerre de destruction effroyable. Ces grands pachydermes disparaîtront rapidement.

» L’arbre dont on fait les bûches d’ébène croît en abondance dans tous les pays qui avoisinent l’Ogôoué.

» Les Pahouins qui habitent sur les bords du lac Azingo s’adonnent presque exclusivement à ce commerce, et, dans une seule année, le sénégalais Yousouf, agent de M. Walker, leur en a acheté plus de 100,000 bûches. On paie généralement l’ébène un prix très-modique; les sept bûches coûtent 5 francs en marchandises; ces marchandises sont la poudre, la guinée, les étoffes anglaises, les perles, le tabac, les barres de cuivre, etc. Ce commerce de l’ébène est considéré comme avantageux, mais pas autant que celui du caoutchouc, la vraie richesse de ces pays, et qui s’exporte en quantités immenses.

» Le caoutchouc semble vraiment inépuisable, malgré les procédés destructeurs des Pahouins qui coupent les lianes au lieu de se contenter d’y faire des incisions pour en extraire le suc. Il est vendu par les indigènes, sous forme de boules, qui doivent avoir la grosseur du poing chacune, et valent cinq francs les cent boules; on le paie avec toutes sortes de marchandises ; il revient à environ trente centimes la livre…

» Telles sont les richesses de ce pays si remarquable par ses belles montagnes et ses vastes cours d’eau, de cette grande et fertile étendue de terrain parcourue par MM. de Brazza et Ballay qui ont franchi la région des cours supérieurs de l’Ogôoué, de l’Alima et de la Licona, et Dieu sait au prix de quelles fatigues, de quels nombreux périls!… Pendant trois ans et plus, semblables à nos missionnaires qu’animent toujours une foi vigoureuse et une charité ardente, ils n’ont pas laissé faiblir un seul instant leur courage, tant ils étaient pénétrés de la grandeur de leur tâche! ils se sont montrés les intrépides pionniers de la science géographique; ils ont rendu d’éminents services à la marine, à la France, en plantant notre drapeau sur ces terres lointaines.

» Concluons en disant qu’ils ont bien mérité de la Patrie, et que leurs noms inscrits sur le Livre d’or de l’Immortalité peut noblement se placer à côté de ceux des voyageurs illustres français et anglais qu’on appelle René Caillié, Samuel Baker, Speeke, Livingstone et Stanley.

» Notre département si riche, cependant, en souvenirs de gloire militaire, scientifique, littéraire, artistique, industrielle et commerciale, ne comptait pas encore d’illustration géographique exceptionnellement signalée. Estimons-nous heureux et fiers d’en rencontrer une bien précieuse dans la personne de notre cher docteur Noël Ballay.

» J’aurais dû finir plus tôt, et je me hâte de le faire, en laissant le champ libre à une voix plus savante, plus autorisée, et que vous allez entendre, j’en suis persuadé, avec un vif intérêt, M. Alexandre Bertrand, directeur du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye »…

Lydie DELANOUE est l’autrice du livre Noël Ballay, l’Africain – Avec et sans Brazza, disponible aux éditions L’Harmattan

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