Les girouettes des clochers de la Cathédrale

« Pourquoi les croix de la Cathédrale, au lieu de porter un coq – symbole de la vigilance chrétienne – comme c’est l’habitude, sont-elles surmontées l’une du soleil, l’autre de la lune ? » telle est la question que le chanoine Bulteau, écrivant sa Monographie de la Cathédrale de Chartres (1) prête à un visiteur.

Et il lui répond :

« On a voulu appliquer à Marie ce passage de l’Apocalypse de Saint-Jean (XII, 1)… et il parut un grand prodige dans le ciel : c’était une femme revêtue du soleil qui avait la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête.

… D’après les interprètes, le soleil représente Jésus-Christ, la lune est la figure des choses intemporelles et les étoiles sont le symbole des 12 apôtres. Le passage cité ne s’applique à Marie que dans un sens accommodatice, littéralement, il se rapporte à l’Église. »

« Le chanoine Bulteau donne peut-être trop d’importance à la partie symbolique et mystique si en faveur chez nous depuis Huysmans, qui s’en est inspiré, et où l’on prête, je le crains, aux bons chanoines du Moyen âge, directeurs des travaux des intentions profondes qu’ils n’eurent pas » juge l’abbé Sevrin (2).

On aurait en effet aussi bien pu appeler à la rescousse le Cantique des Cantiques, « Quae est ista, quae progreditur quasi aurora consurgens. Pulchra ut luna, electa ut sol… », voire la symbolique maçonnique où le soleil et la lune sont associés respectivement aux colonnes Jakin et Boaz que pourraient bien matérialiser nos deux clochers.

Or, une telle dispute ne présenterait un intérêt que si l’on était sûr que la présence, au sommet de nos deux flèches, d’un soleil et d’une lune provient d’un dessein concerté.
Mais une telle certitude nous fait totalement défaut.


Le quatrième jour, est-il dit dans l’Écriture, Dieu créa le soleil et la lune : dans le ciel chartrain il semble bien que ces créations ne furent pas simultanées. Quant à la suite de l’histoire, jamais traditions astronomiques ne rapportèrent phénomènes aussi curieux.
On connaît la présence, au Musée de Chartres, de ce tableau qui représente le siège de la ville par Condé en 1568. A-t-on remarqué que la Cathédrale qui y est représentée porte un croissant de lune au sommet de son clocher neuf, alors qu’aujourd’hui elle l’arbore sur le clocher vieux ? Quant à ce dernier, en 1568, il ne porte qu’une croix sans girouette.

Assurément ce seul témoignage serait d’un faible poids d’autant plus qu’il n’est pas corroboré par la gravure de Belleforest, de sept ans sa cadette et sur laquelle la croix du clocher neuf est surmontée d’une sorte de fleur de lys. Faut-il attacher tant d’importance à un détail figurant sur une peinture du XVIè siècle alors que, sur le tableau qui représente l’incendie de la Cathédrale en 1836, Pernot a planté un coq à la pointe du clocher neuf (!).

Nous y ajouterons foi, pourtant, car il concorde avec d’autres preuves, écrites celles-là.

Chacun sait que le clocher neuf porte ce nom depuis qu’un incendie ayant, le 26 juillet 1506, détruit sa flèche, qui était alors en bois et recouverte de plomb, l’architecte Jehan de Beauce conçut cette merveilleuse dentelle de pierre. Cet ouvrage fut terminé en 1513.

Mais un accident dû à la foudre survint le 28 juin 1539 : « La croix qui était alors haute de seize pieds et revêtue de lames de bronze doré fut oxydée et devint noire comme charbon. Elle fut descendue, réduite à huit pieds de haut et redorée à neuf (3). »

Or parmi les contrats reçus pour le chapitre de N. D. (archives départementales G. 197), dans le marché passé le 17 août 1540 avec Laurent de Beausse, potier d’étain, dans le but de faire « une croix de laton forgé pour revestir la barre de fer sur laquelle estoit la grosse croix de cuyvre de fonte que on a abattue du clocher neuf de l’église avec quatre pommes de grosseur convenable », on lit :

«… et au hault sera remis le croissant qui estoit dessus ladite vieille croix ».

Donc, en 1539 le croissant était effectivement sur le clocher neuf. On peut même affirmer qu’il y était depuis l’achèvement de celui-ci.

Par ailleurs, le chanoine Estienne, continuateur du chanoine Souchet nous apprend qu’au cours de réparations faites en 1680 à la pyramide du clocher neuf « la verge de fert, ou estoit le croissant, se trouve si mangée de rouille, qu’on en remit une autre, mais au lieu d’y remettre le croissant, on le réserva pour le clocher vieil qui n’avoit point de girouette, le hault de la croix ayant été emporté d’un coup de tonnerre, et on fit faire le soleil… » (4).


Ainsi, c’est 167 ans après l’installation du croissant sur la croix de la flèche Nord que nous trouvons pour la première fois mention d’un soleil.

La phrase du chanoine Estienne ne postule pas explicitement l’existence d’une girouette pous ancienne et c’est abusivement que Lejeune, la démarquant, écrit : « Le clocher vieux… n’avait plus de girouette depuis que le haut de sa croix avait été emporté par un coup de tonnerre (5) ».

Tout au plus est-il possible, à ce sujet, de formuler quelques hypothèses.

D’abord, on peut admettre que si le renseignement que nous fournit le tableau du siège de Chartres en 1568 s’est trouvé confirmé en ce qui concerne le clocher neuf, il est permis d’accorder quelque crédit à celui qu’il nous donne pour l’autre flèche.

Celle-ci, rappelons-le, n’y porte pas de girouette.

Vincent Sablon, dont la première édition de l’Histoire de l’auguste et vénérable église de Chartres date de 1671, écrit dans sa description des clochers : « Sur leurs pointes sont posez des globes de cuivre doré d’une prodigieuse grosseur, et sur eux une grande croix qui paroît cependant fort petite à ceux qui la regardent d’en bas (6) ».

Pas un mot sur les girouettes ! Cet oubli, volontaire ou non, se conçoit facilement s’il n’y a qu’un modeste croissant, mais s’admettrait beaucoup moins bien si l’on avait pu admirer dès ce moment un flamboyant soleil.
Il est d’ailleurs à peu près certain que si l’on avait noté la présence d’une girouette sur le clocher vieux à une époque si proche de celle des travaux que dirigea le chanoine Estienne, celui-ci n’aurait pas pu ignorer la date de sa disparition et l’aurait très certainement indiquée.

Semblable silence chez Souchet (7), mort en 1654. Même omission chez Sébastien Roulliard dont la Parthénie parut en 1609. A vrai dire, cela ne doit pas surprendre car il est patent que son oeuvre est la source de Sablon qui la copie parfois presque mot à mot.

Voici en effet ce qu’écrit Roulliard : « Sur lesdites poinctes sont posez des globes de cuivre doré et sur iceux des croix de fer aussi doré d’une grosseur et grandeur merveilleuse. »

Par ailleurs, le titre du chapitre écrit par le chanoine Estienne à la fin de l’oeuvre de Souchet précise que « la pointe du vieil clocher (était) endommagée depuis cent ans et plus ».

Tous ces éléments incitent à reporter avant 1568 la date de la destruction d’une problématique girouette du clocher vieux.

S’il en est bien ainsi, peut-on supposer qu’en 1515, on installe un soleil sur celui-ci pour faire le pendant du croissant de la flèche neuve ?

A vrai dire, un tel choix surprendrait. Notre jugement est peut-être marqué au coin d’une longue habitude, mais il semble que l’espèce de « suprématie » dont jouit le soleil, les possibilités esthétiques de sa représentation, s’accordent mieux à la plus grande hauteur et à la décoration plus exubérante de la flèche flamboyante alors que la simplicité des lignes du croissant s’allie mieux à la sobriété du clocher roman. C’est d’ailleurs ainsi qu’en a jugé le chanoine Estienne qui fut le maître-d’oeuvre de 1680.

Au contraire, un soleil brillait-il déjà sur le clocher de pierre, avant le sinistre de 1506 ? Était-il la réplique d’un croissant planté alors sur le clocher de plomb et que l’on aurait reproduit fidèlement sur la flèche de Jehan de Beauce ?
Les précieux renseignements que nous révèle l’étude de M. Jusselin (8), ne nous permettent malheureusement pas de connaître la forme et la hauteur de cette construclion. Mais c’était, somme toute, une solution d’attente. Il est difficile de croire qu’elle atteignait la hauteur du clocher sud. Une « symétrie » entre les deux girouettes est donc difficilement concevable.

Ainsi les intentions symboliques prêtées par le chanoine Bulteau aux constructeurs ne pourraient concerner que le chanoine Estienne, et il est étonnant que celui-ci n’en souflle pas mot et, de toutes façons, il resterait à justifier, toujours symboliquement, la présence de ce croissant, solitaire pendant 167 ans, girouette insolite sur une cathédrale. C’est là un problème que je me garderai bien de tenter de résoudre. Je me bornerai à noter que l’on peut constater que c’est aussi un croissant de lune qui tourne et grince au sommet du clocheton central de Saint-Martin-au-Val, un croissant encore qui fait bon ménage avec un coq sur la tour de l’église de Toury. Il faut croire que cette forme convient particulièrement pour indiquer d’où vient le vent (9).

Par la suite, l’idée d’associer un soleil au croissant déjà existant put venir tout naturellement – car au fond c’est une idée naturelle – au chanoine Estienne. Et si mystique il y eut, elle dut être bien inconsciente.


Mais notre histoire ne se termine pas là.

Pour faire le soleil, poursuit le chanoine Estienne « on fist venir deux plaques de cuivre de Paris, du poids de cinquante-cinq livres… Il est double embouty des deux côtés, et à cinq pieds de haut (10) ».

Les techniciens d’abors surent sans doute mal calculer la résistance des matériaux car « le Jeudi 12 octobre 1690, il se leva une si furieuse et horrible tempête de vent que cette pointe de clocher en fut ébranlée et en pensa tomber plus de quatre à cinq toises sur l’église, ce qui fût arrivé n’eût été une grosse et forte échelle de fer qui monte par le dehors de ce clocher, y étant attachée à une fenêtre pour permettre la sortie, et passe par-dessus cette grosse pomme jusqu’à la croix, soutenant cette pointe qu’il fallut descendre pour le refaire a neuf, l’année suivante (11) ».

Cette réparation dure jusqu’en août 1692, sous la direction de l’architecte et sculpteur lyonnais Claude Augé. La pointe du clocher fut alors couronnée d’un vase de bronze ouvragé pesant plus de 500 kg et qui sert de base à la croix.
Le diamètre du soleil fut réduit de quatre pouces. Précaution insuffisante comme on le verra par la suite.

Un document iconographique illustre ce que nous venons de voir : la gravure de Larmessin éditée en 1697 chez le dominotier chartrain Moquet et consacrée au Triomphe de la Sainte-Vierge dans l’église de Chartres. Une vue générale de la ville occupe le centre de la partie inférieure de ce document. La cathédrale y paraît surmontée de ses deux girouettes dans leur position actuelle. On peut observer les mêmes détails sur le médaillon inférieur droit.


Tout est-il dit ?

Hélas ! sur la Vue de Ville de Chartres en 1742 dessinée par Le Roux et le Pautre, la lune veille seule à nouveau, comme sur le tableau de 1568. Elle a seulement changé de clocher. Quant au soleil, il a disparu. Que s’était – il donc passé ?

Le 23 Juin 1701, la foudre tomba à nouveau sur le clocher neuf, Le charpentier et le coureur ayant été envoyé « à la pointe du clocher pour le visiter, lesdits ouvriers rapportèrent avoir trouvé un trou avec pièce (emportée) dans la pomme de cuivre qui est au bas du soleil et qui termine la branche du haut de la croix (et il y) avait cassé quelque morceau de plastre dans (une partie) du creux dont la pomme est remplie ; le haut est remply d’une assez grande quantité de plomb qui (renferme) une petite boîte d’argent où l’on a mis du bois de (la vraye) croix (12) ».
« Messieurs de l’oeuvre (seront) priez de faire réparer la croix endommagez ».

Le 24 Janvier 1703. « M. le Chantre donne avis que plusieurs personnes ont remarqué que pendant les grands vents qu’il a fait depuis peu la pointe du clocher neuf branloit considérablement et qu’il pourrait bien y avoir quelques réparations à y faire ».
« Mrs de l’oeuvre (seront) priés de faire visiter la pointe du clocher neuf et d’en rapporter (13). »

« Le mardi 6 octobre 1711, entre les 8 et 9 heures du soir, il arriva un tremblement de terre par deux secousses, à un miserere l’une de l’autre, qui furent senties.. en plusieurs endroits de la ville : comme au clocher neuf où ceux du Guet crurent que le clocher allait tomber (14). »

« Le six décembre 1711 il a fait un vent et une foudre terrible qui a fait tomber des maisons, renversé des cheminées, découvert des logis. l’on a cru que le clocher neu] tomberait (15). »

On conçoit que menant à 400 pieds d’altitude une existence aussi chaotique et cahotée, le malheureux soleil ait pu faire l’objet de la sentence suivante portée dans les Actes capitulaires quelques jours plus tard. « Est dit que les vents ont causé beaucoup de réparations à l’oeuvre et à l’église et que le soleil du clocher neuf est faussé.
Chapitre ordonne que soleil sera osté (16). »


C’était une condammation sans appel.

En effet, le soleil n’apparaît plus dans les gravures postérieures (mais beaucoup d’entre elles omettent aussi le croissant, soit par souci de mise en page, soit pour tout autre raison), ni dans les descriptions de Doyen – qui cite le croissant – ou de Chevard.

De Juillet 1753 à novembre 1754, des travaux de réfection eurent lieu à la pointe du clocher vieux sous la direction de l’architecte Guillois.

Le 20 Octobre 1753, le devis dressé par Jean-Charles Ouvray, conseiller du roy, maître particulier de la maîtrise des eaux et forêts de Chateauneuf-en-Thimerais mentionne.
… « 41. Plus sera tenu de fournir et poser une boule de cuivre de quatre pieds de diamètre, dorée à huile et une croix de fer de quinze pieds de hault et de grosseur conve – nable, garnie de sa baze, liens, cintres et fleurs de lys à chaque extrémité avec un croissant doré à huile. » (17).

La boule de cuivre fut fondue par le sieur Varin à Paris, à raison de 3 livres 15 sous la livre de cuivre jaune et de 150 livres pour la dorure (18), mais la croix elle-même fut payée 2 200 livres au serrurier Pierre (19), bien que l’inscription qui en fut gravée au pied porte
F. P. MOY N RETOU 1754.
Lequel des deux fit le croissant ? Les documents restent muets sur ce point.

Fut-il même refait ? le procès-verbal de réception de travaux dressé le 21 mars 1755 par l’architecte-expert Louis Darvillaire se borne à constater : « nous avons trouvé… l’article 10 concernant la boule de cuivre et sa baze avec la croix de fer et ses ornements accessoires exécutés idem avec augmentation de dépense pour ladite baze… » (20).

Sans doute faut-il considérer le croissant comme un des « ornements accessoires » de la croix.

Rappelons, à propos des travaux de 1754, que l’on profita des échafaudages pour faire tirer, le 6 juin, du haut du clocher vieux, un feu d’artifice de 24 fusées.

Au château de Crécy, à 33 km de là, deux spectateurs de marque scrutaient le ciel : Louis XV lui-même, à la demande de qui la fête avait été organisée (21) et Mme de Pompadour. Les augustes badauds comptèrent, paraît-il, 22 fusées mais ne purent apercevoir le fanal composé de 9 flambeaux que l’on avait dressé au sommet du clocher neuf.


Quarante ans plus tard ce fut un autre spectacle :

« Le 14 Juin 1792, la Société des Amis de la Constitution fit mettre le bonnet de la Liberté au haut du clocher neuf de la Cathédrale. Cette entreprise hardie fut exécutée par un charpentier qui a montré autant d’adresse que de courage et de civisme. On l’a vu prendre toutes sortes d’attitudes à la pointe de cette superbe pyramide, élevée de 400 pieds, en criant : Vive la nalion, vive la liberté, au diable les aristocrates. Il se tenait debout sur la croix sans le secours de ses mains, se couchait par le travers de cette croix et se suspendaiït par les pieds, la tête en bas (22). »

A la même époque une carcasse de fer, masquant la croix, fut installée au sommet du clocher vieux. Un drapeau tricolore y était attaché. Bonnet rouge et drapeau, girouettes révolutionnaires, restèrent en place jusqu’en août 1797. Ils étoient en tôle, faut-il préciser !
Ils furent descendus à la suite d’une pétition présentée le 31 juillet par le père de l’ancien conventionnel Pétion. Mais le 21 septembre de la même année, Jour anniversaire de la République, un bonnet tricolore, cette fois, fut posé sur la pointe du clocher neuf. Ce fut Semen, ferblantier, ancien maire qui le fournit pour le prix de 36 F (23).

Puis, à la suite d’une décision départementale du 25 novembre 1797, prise dans le cadre des mesures de suppression des signes extérieurs du culte catholique, le citoyen Robiche, ouvrier du charpentier Jacques Lefebvre, alla poser à nouveau un bonnet rouge sur le clocher neuf et, de plus, couper les bras des croix.

Lui aussi se livra à des tours d’équilibre : « après s’être tenu longtemps les pieds en l’air, il s’était mis à cheval sur la croix et se donnait des claques des deux mains » (24).

Ces « exploits » nous surprennent un peu. Mais Roulliard et Challine signalent qu’aux jours de fête, à leur époque, on voyait souvent des curieux monter par les échelles extérieures jusqu’aux pommes terminant les clochers, Souchet et Sablon relatent aussi des acrobaties tout à fait analogues auxquelles ils ont assisté.

Au début du présent siècle encore, un charpentier, M. Soumeilhan, avait acquis une véritable popularité en allant arborer aux jours de pèlerinage une bannière à la pointe du clocher neuf.
Fermons cette parenthèse.

En Juin 1802, à la suite du Concordat, les clochers furent définitivement débarrassés des attributs révolutionnaires, mais les croix ne furent rétablies qu’en août 1813, travail grossier d’ailleurs, exécuté par le serrurier Agot.


Il faudra encore attendre quarante et un ans pour que l’astre du jour, après une fugue d’un siècle et demi vienne rejoindre sa compagne. Entre temps les clochers auront encore connu deux accidents : coup de foudre du 23 mai 1825 qui aura le résultat heureux de faire décider la pose de paratonnerres et surtout incendie du 4 juin 1836.

En 1853, de nouvelles réparations étaient en cours au clocher neuf, dirigées par l’architecte Lassus. C’est alors qu’intervient l’érudit chartrain Paul Durand.

Nous lisons sa signature sous cet article paru dans le Journal de Chartres du 16 avril 1854 (25).

« Dans les anciennes estampes et les vieux tableaux représentant des vues de la ville de Chartres (26), on peut remarquer presque toujours que la croix placée au sommet du clocher neuf de notre cathédrale est surmontée par un soleil qui servait à indiquer la direction du vent. Or ce soleil n’existait plus depuis longtemps et il était à désirer que les travaux qui s’exécutent en ce moment pour le restauration de la flèche du XVIe siècle vinssent rétablir les choses dans leur état primitif, c’est ce que vient de faire M. Lassus… Lundi dernier, de hardis et intrépides ouvriers… étaient occupés à replacer sur le sommet de la croix un soleil en cuivre doré soutenu par une armature de fer.

Ce soleil a 1 m 10 cent. de diamètre ; mais il ne suflisait pas de rétablir un objet matériel ; il fallait encore lui donner une signification symbolique, si l’on voulait se conformer aux usages anciens toujours animés par les idées religieuses. Qu’une chose fût proche ou éloignée, enfouie sous terre ou perdue dans les hauteurs de l’air, la main de l’artiste ne se ralentissait pas dans le fini de son travail, et l’idée chrétienne venait toujours se manifester en quelque point.

Voici ce qui a été adopté pour le nouveau soleil. Le centre d’où partent les rayons est découpé à jour et représente en buste l’image de J-C. bénissant de ses deux mains. Autour de ce buste on lit d’un côté :
JESU, SOL JUSTITIAE, MISERERE POPULI TUI,
Jésus, soleil de Justice, ayez pitié de votre peuple et de l’autre côté,
EGO SUM LUX MUNDI, PACEM MEAM DO VOBIS, Je suis la lumière du monde, je vous donne ma paix
».

Le promoteur de cette installation, n’est autre que Paul Durand qui fait preuve plus certainement que les maîtres du Moyen âge des intentions que lui-même leur prête, avec le chanoine Bulteau.

On remarque que le nouveau soleil est d’un diamètre considérablement plus petit que celui de 1680. Sa surface portante serait déjà réduite de plus de moitié s’il n’était pas ajouré. On comprend ainsi qu’il n’ait pas connu les mésa – ventures de son prédécesseur.
Notre propos touche à sa fin.

De décembre 1902 à octobre 1908 le clocher vieux connut à nouveau l’activité des chantiers. Les dix-huit premiers mois furent consacrés à reprendre les travaux de 1753-1754 qui présentaient certaines malfaçons. Le croissant y dût une nouvelle jeunesse (27).

De juin 1937 à décembre 1938, ce fut au tour du clocher neuf de subir les entrepreneurs. À cette occasion le soleil fut descendu pour être revisé par les soins de l’entreprise de serrurerie Besnard et redoré par ceux de la maison Derlon.

Depuis bientôt 109 ans, le soleil et la lune indiquent aux Chartrains la direction du vent. Puissent-ils nous annoncer le beau temps !

Roger Joly.
Janvier 1963.

(1) Tome 11, p. 92.
(2) Mgr Clausel de Montals évêque de Chartres, p. 474.
(3) Bulleau, op. cit., T.I, p. 175.
(4) Histoire du diocèse et de la ville de Chartres, T. IV, p. 385.
(5) Des sinistres de la Cathédrale, dans Annuaire d’Eure-et-Loir, pour 1839, p. 279.
(6) Édition de 1715, p. 42.
(7) Op. cit., II, 223.
Encore un exemple de copie peu scrupuleuse et d’interprétation abusive. La Bibliothèque de Chartres possède cinq des quatorze éditions de l’oeuvre de Sablon.
La phrase citée dans l’édition de 1715 (3e en date) est reproduite sans changement dans celles de 1774 et 1780, Mais voici ce qu’elle devient dans celle de 1808, p. 45 :
« Sur leurs pointes sont posés des globes de cuivre doré d’une prodigieuse grosseur, et sur l’un des globes était une grande croix qui paraissait cependant fort petite à ceux, etc. Les bras de cette croix ont été coupés pendant la Révolution de France ».
et dans celle de 1865, p. 24.
« Sur leurs pointes sont placés des globes de cuivre doré, d’une prodigieuse grosseur, sur l’un desquels paraît une grande croix ».
A la lecture de cette seule édition on pourrait croire que « le coup de tonnerre » dont parle le chanoine Estienne avait endommagé la croix au point de la mutiler radicalement, ce qui est faux puisque Estienne donne ce détail : « Le croissant qu’on fit dorer aussi bien que le soleil, fust mis ensuite au clocher vieil, après avoir fait faire une douille à queue qui entre dans le bout de la croix, cassée par la foudre.
(8) Fabrique, ouvriers et travaux du XIVe dans Tome XV des Mémoires de la S.A.
(9) Monsieur le chanoine Delaporte nous signale avoir entendu un jour le guide d’un groupe de touristes répondre à une question que ce croissant avait été placé là lorsque les Turcs étaient les maîtres à Chartres !
(10) Estienne indique comment on le mit en place : « On le monta par dedans le clocher du costé du fil de fer de l’horloge, pour estre à l’abri du vent, et fut mis dans sa verge, au moyen d’une écoperche, attachée à la croix, et qui l’excédait de dix pieds à douze. au haut de laquelle il y avait une poulie, »
(11) Cholline : Recherches sur Chartres, p. 199.
(12) Actes capitulaires 24 juin 1701, man. 1008-1009 bibliothèque de Chartres.
(13) Man, 1008-1009.
(14) Journal de Jean Bouvart, recopié par Lecoq, man. 36 de la S. A.
(15) Journal de Jean Bouvart.
(16) Précisément, cette mention n’existe plus dans les restes, des Actes Capitulaires de 1711, endommagés très gravement dans l’incendie de la Bibliothèque de Chartres ? Mais elle figure dans les extraits qu’en avait tirés Ad. Lecoq (man. 43 de la Société Archéologique) à la date du 2 décembre. Cette date est erronée. En effet, cette mention figure sur le manuscrit de Lecoq entre le 3 et le 12 décembre ; d’autre part, on ne voit pas la possibilité matérielle de l’interpoler dans le compte rendu de la séance du 2 décembre, mais elle jour figurer dans celui du 8 ou du 9. Or la décision d’ôter le soleil a probablement été prise à la suite de ouragan du 6 que nous rapporte Jean Bouvart.
(17) Archives départementales, man. B 3276.
(18) Archives départementales G. 315.
(19) Archives départementales G. 317.
(20) Archives départementales, G. 404.
(21) Archives départementales G. 316.
(22) Rapporté par Béthouard : Histoire de Chartres, T. 1, p. 94.
(23) Béthouard, op. cit. T. I, p. 203.
(24) Rapporté par l’Abbé Sainsot dans La Cathédrale de Chartres pendant la Terreur in Mémoires de la Société archéologique T. IX, P. 301,
(25) Et reproduit dans les Procès-Verbaux de la S.A., TV. IV, p. 89.
(26) Paul Durand semble avoir bénéficié d’une documentation iconographique abondante. Aujourd’hui tant dans les collections du Musée de Chartres que dans celles du Musée Historique des Archives Départementales (collection Maurice Jusselin) aucune autre gravure que celle de Larmessin ne possède cette particularité, Je ne l’ai rencontré ailleurs que sur une petite vue générale de la ville, malheureusement non datée, exposée dans le salon d’attente d’un médecin chartrain.
(27) Malgré la date récente de ces travaux, aucune trace n’en existe aux Archives Départementales. Les dossiers les concernant ont probablement été récupérés par la Direction de l’Architecture. Je suppose que si le premier croissant avait pu accomplir un service de 240 ans (de 1513 à 1753) le second, qui n’avait alors que 150 ans à peine en 1903, dut se contenter d’être redoré. Ce détail n’a intéressé ni l’abbé Métais au cours de l’étude qu’il fit pour les Archives du Diocèse de Chartres (référence citée), ni les rédacteurs des Procès Verbaux de la Société Archéologique qui suivirent les progrès annuels de cette campagne de restauration.

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