L’eau anti-cholérique -1832-

Philippe-Auguste Jeanron (1808–1877), Scène de Paris, 1833, huile sur toile, musée des beaux-arts de Chartres.
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En étudiant le choléra-morbus à Chartres en 1832 (N° 4 de notre revue page 25) M. LOUVET avait trouvé dans le journal local Le Glaneur une publicité pour un médicament mirifique: l’eau anti-cholérique de Duboc, rue de la Roquette à Paris, préparée par Costel, pharmacien, rue Amelot, n° 66, à Paris.

Le remède avait été mis au point pour lutter contre les coliques de plomb. Mais quand Duboc vit que les gens mouraient par milliers du choléra et que les médecins ne pouvaient rien pour maîtriser le mal il eut l’idée géniale d’utiliser son « eau » et le résultat, dit-il, fut merveilleux.

Voici ce texte et le commentaire qu’a bien voulu en faire un médecin de notre siècle, M. le Docteur Haye.

« Son effet fut miraculeux, dit M. Duboc, et je ne crains pas d’avancer comme un fait incontestable qu’elle n’a jamais été administrée sans avoir eu pour résultat immédiat la guérison complète du malade. Chez moi, et tous les habitants de mon quartier populeux sont là pour le témoigner, il a été apporté plus de 500 malades, presque tous arrivés à la dernière période du mal, dévorés de coliques affreuses, poussant les hauts cris par les douleurs des crampes et déjà presque noirs sur toute la surface du corps; eh bien, pas un seul, je l’affirme, n’est sorti de chez moi que parfaitement guéri.

« La nouvelle presque inespérée des effets miraculeux de l’Eau de la Roquette se répandit aussitôt dans tous les quartiers de Paris et chacun d’accourir pour se procurer un remède si éminemment utile. J’en ai distribué pendant 2 mois plus de 150 000 bouteilles; l’affluence était si considérable, que pendant ces 2 mois la rue entière était obstruée par la foule et que ceux qui ne pouvaient emporter leur bouteille le jour y passaient la nuit, malgré le froid qu’il faisait à cette époque. La police se vit obligée d’intervenir; un poste d’infanterie fut placé à ma porte et un piquet de cavalerie stationna dans le haut de la rue.

« Certes, si mon Eau n’eût point guéri, pourrait-on comprendre que pendant 2 mois ma porte eût été ainsi assiégée? pourrait-on comprendre qu’avec la fâcheuse prévention des esprits dans ce moment de calamité publique, ma maison n’eût point été saccagée par ces hommes qui criaient à l’empoisonnement! Je le dis avec orgueil, j’ai été au contraire l’objet du respect et de la reconnaissance de toute cette malheureuse population.

« Mais pourquoi le Gouvernement ne s’est-il pas emparé de ce précieux secret! pourquoi ne s’est-il pas empressé d’en publier les effets et d’en prescrire l’usage! Le Gouvernement ne pouvait guère intervenir sans l’avis de la commission de médecine; et la médecine, d’ailleurs si éclairée et si savante, ne pouvait guère se prononcer favorablement, soit dit sans aucune pensée de malveillance, pour un remède dont l’auteur n’était pas un médecin, reproche grave aux yeux des gens à système.

« Toutefois, et je rends hommage à l’administration dont la sollicitude ne s’est pas un moment démentie, la distribution de mon Eau fut permise et les casernes, les ambulances, les hospices, les bureaux de bienfaisance, les maisons de refuge, les prisons en furent approvisionnés par l’ordre des chefs de ces établissements. MM. les maires de Paris, les commissaires de police, les chefs d’ateliers et de manufactures et un bon nombre de médecins de Paris, la recommandèrent à leurs administrés, à leurs ouvriers, à leurs clients.

« Le château des Tuileries a reçu sur demandes partielles, dont les originaux sont entre mes mains, plus de 600 bouteilles de l’Eau de la rue de la Roquette, et il n’est pas inutile de faire la remarque, qu’au château des Tuileries, il n’est mort personne du choléra bien qu’il soit habité par plus de 6 000 personnes.

« Toute la question est là; dans les innombrables personnes qui ont fait usage de l’Eau de la rue de la Roquette, en est-il une seule qui ait été atteinte du choléra? est-il un seul malade qui, en ayant fait usage, n’ait point été radicalement guéri ?

Un cadavre dans un linceul suscite la curiosité et l’effroi de la foule, illustration parfaite de la terreur qu’inspirait le choléra à Paris en 1832.

« Est-il vrai que M. le ministre de l’intérieur ait ordonné une enquête et qu’il résulte des témoignages recueillis par MM. les commissaires de police à mon insu et hors de ma présence, que plus de 4 500 personnes aient déclaré avoir été guéries par l’Eau de la rue de la Roquette ?

« Est-il vrai que M. Delarue, colonel de la 8e légion de la garde nationale, dans un mouvement d’expansion et de joie, m’ait appelé dans une lettre qu’il me fit l’honneur de m’écrire, le bienfaiteur, le sauveur du 8e arrondissement? Certes ma modestie souffre de rappeler de pareilles expressions et, si je le fais, c’est moins par un sentiment d’orgueil que pour écarter tout soupçon sur le mérite et les bienfaits de mon Eau.

« Du reste, je veux que la vérité se fasse jour et que mes malheureux compatriotes qui se trouvent sous l’influence de l’épidémie sachent bien que le moyen de détruire ce fléau est trouvé. Je livre en conséquence tous les faits ci-dessus à la publicité des journaux et j’attends qu’il s’élève le moindre doute sur ce que j’avance pour produire les innombrables lettres de félicitations qui m’ont été adressées, j’attends que mes assertions soient contestées pour fournir l’adresse de plusieurs milliers de personnes guéries par l’Eau de la rue de la Roquette.

« L’Eau anti-cholérique est fort agréable à boire; malade ou non, elle ne peut jamais faire de mal; son usage habituel est indiqué aux personnes qui digèrent mal. Lorsque le choléra- morbus règne, il est très essentiel d’en prendre plusieurs verres dans la journée. L’étiquette qui recouvre le flacon indique la manière de s’en servir. Le prix du flacon est pour Paris et les départements de 3 fr. 50.

« Les étiquettes seront revêtues de la signature de M. Duboc et de celle de M. Costel.

« L’eau anti-cholérique peut être conservée plusieurs années; il suffit de la tenir bouchée.

« MM. Duboc et Costel ont établi un dépôt de leur Eau anti-cholérique chez M. Hurtault, huissier à Chartres, rue de la mairie n° 1 ter. Les demandes doivent être affranchies ».

La réclame de l’EAU ANTI-CHOLÉRIQUE, de Duboc et Costel est habile et nous montre une technique de propagande qui appartient à tous les temps. On commence par constater l’impuissance de la médecine. On décrit ensuite les résultats d’un nouveau remède, avec une statistique impressionnante:

  • « 500 mourants guéris en quelques minutes,
  • la foule qui se presse à la porte du bienfaiteur,
  • le piquet de cavalerie qui canalise la ruée vers la santé. »

On continue en déplorant la carence du gouvernement qui n’a rien compris et de la médecine, formée de « Gens à Systèmes », ne connaissant que les médecins. Plus tard, en pareil cas, on dirait. « Et Pasteur n’était pas médecin! »

On propose ensuite des références multiples, impossibles à vérifier. Et l’on donne enfin l’adresse du dépôt du médicament miracle. Pendant ce temps, l’argent afflue dans l’escarcelle du fabricant. Lorsqu’il cessera d’arriver, on trouvera autre chose. Ce qui est gagné aura toujours été bon à prendre. Tout ceci était parfaitement organisé, d’autant plus que l’épidémie était grave et les remèdes rares. Il est probable que Messieurs Duboc et Costel ont fait fortune. Il est possible qu’ils aient vendu des milliers de bouteilles. Elles ont sans doute réconforté maints sujets craignant le choléra et que la statistique compte comme des cholériques. Mais, on peut être sûr, étant donné ce que nous savons de la maladie, que les vrais malades n’en ont tiré aucun bénéfice. De tels procédés se voient encore de nos jours couramment…

On trouve de véritables Bienfaiteurs de l’Humanité, qui traitent gratuitement (à part une petite somme destinée aux frais), le pipi au lit, les maux de tête, l’épilepsie, les maladies vénériennes, le cancer, la leucémie… Ils agissent par tous les procédés: consultations, attouchements, remèdes magiques, pendules, examens des cheveux.

Ils vont même jusqu’à découvrir le germe de maladies cachées, qu’ils dénoncent avant leur éclosion, c’est-à-dire avant l’épuisement des ressources budgétaires du malade. Ceci est le comble de l’art, car personne ne peut contester la guérison, puisque personne n’a constaté le mal auparavant. Et tout ceci est l’exploitation de l’anxiété et de la peur, entretenues et augmentées de plus en plus de nos jours par l’information écrite, visuelle et auditive. Rien n’est plus facile que d’alerter un sujet bien portant et de lui fournir en même temps des armes pour le guérir. Mais rien n’est plus criminel que d’empêcher un malade de s’adresser à la bonne porte.

Docteur Haye.

Le choléra à Québec en 1832, huile sur toile de Joseph Légaré, Musée des beaux-arts du Canada, no 7157.

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1 réponse

  1. Chalavi dit :

    J’ai trouvé cette citation de Louis Chevalier, (1911-2001) Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (à partir de 1941). – Directeur de recherches historiques à l’Institut national d’études démographiques (INED). – Professeur au Collège de France (élu en 1952) (Source DataBNF).
    Il rappelait ce qu’avait écrit un certain Roch : «Paris en bonne santé, Paris avec son embonpoint d’un ancien député du Centre, Paris dans tout l’éclat des fêtes et des jeux a été décrit mille fois; mais Paris malade, Paris vêtu de flanelle, Paris devenu maigre, Paris au régime : oubliant le vin de Champagne pour la menthe poivrée, ou le vin de Surène, pour l’eau de la rue de la Roquette; Paris désertant ses théâtres, remisant ses landaus dans la crainte de les voir en files avec les corbillards, rentrant à l’approche de la nuit…, Paris indocile. Paris qui ne veut pas se confesser; Paris l’impénitent, ce qui fait sourire et Paris assassin et qui fait horreur… Ce Paris là n’a point encore trouvé de peintre ».

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