Notice sur la seigneurie d’Illiers

Des auteurs 2, au Moyen-Age, ont écrit le nom latin d’Illiers de plusieurs manières ; Islerae, Islaris, Isleriae, Hilleriae. — En français: Yllers, Illée, Illiers, dont on ne sait l’étymologie 3. Quant à l’origine de ce lieu, elle paraît antérieure à la domination romaine. Des monuments de l’époque celtique attestent du moins la présence des Gaulois-Carnutes. D’après une tradition assez répandue, mais adoptée avec quelque réserve par Denis Godefroy, dont nous avons consulté les curieux Mémoires, le château d’Illiers occuperait l’emplacement d’un castrum romain qui, lui-même, remplaça une forteresse gauloise. Ces documents historiques constatent 4 qu’au nombre des seigneurs les plus marquants de l’ancien pays des Carnutes, sous les rois des deux races franques, on comprenait Avesgaud Bodard, Hildegrand, Elciund et plusieurs autres sires d’Illiers, dont les archives du château de Chantemesle 5 et les Cartulaires des abbayes de Chartres ont fait mention.

[1] Manuscrit de M. Delessard, ancien notaire, qui a puisé aux meilleures sources. — La communication en est due à l’obligeance de son fils, avoué à Paris (Décembre 1857). J’y ai ajouté quelques documents et notes.
[2] Le Religieux de Saint-Denis, auteur de la Vie de saint Richmir, abbé du Maine, Réc. des Hist., tome III, p. 624, et tome X, p. 547. — Voyez aussi Adrien Vallois, Not. des Gaules. — Liron, Bibl. des auteurs Chartrains, p. 107, et le Cartul. de Saint-Père.
[3] Nous dirons pourtant, sans attacher à notre conjecture plus de valeur qu’elle n’en mérite, que le mot Illiers paraît venir d’Insula, Isla (Ile), Illion (parva insula) petite île, — Ilia, Ylla (insula), Isle. — En effet, le château formait une île environnée de toutes parts par les eaux du Loir. Ilia est aussi un mot roman dont la signification ne dément pas cette supposition. — Voy. le Gloss. de la langue romane, par M. de Roquefort, et le vieux roman de la Rose.
[4] Ces Mémoires concernent Florent, sire d’Illiers; ils font partie de l’excellente collection publiée par Petitot, tome VIII, 1ère série, publiée pour la première fois en 1661.
[5] Le château de ce nom existe encore dans l’anc. commune de Saint-Lubin-d’Isigny, réunie aujourd’hui, partie à celle de Marboué, partie à celle de Logron. 1828. — On croit que cette propriété a été longtemps possédée par les anciens seigneurs d’Illiers. — Les éditeurs de la collection que nous venons de citer assurent que les Mémoires mentionnés par D. Godefroy n’existent pas à la Biblioth. royale et qu’ils ne sont portés sur aucun catalogue..

Quoi qu’il en soit, les premières époques, comme les premiers maîtres d’Illiers, sont assez problématiques. Les annalistes chartrains ne sont pas d’accord sur la résidence seigneuriale du sire Avesgaud 1 ou Avesgard (948), que Doyen et Chevard indiquent au lieu qui nous occupe; d’autres à Illiers, près Nonancourt (Eure). Le manuscrit anonyme de la Bibliothèque royale (collection de Gaignères, 6, 653), contient un passage d’un Cartulaire de Saint-Père à l’appui de cette dernière prétention 2. Nous passerons rapidement, bien volontiers, sur les noms incertains, pour nous restreindre dans les faits positifs qui peuvent offrir un intérêt spécial.

Pour nous, le premier feudataire d’Illiers, suffisamment authentique, sera ce fameux Geoffroy, vicomte de Châteaudun, seigneur de Nogent-le-Rotrou, qui ravagea les domaines de l’Evêque et du Chapitre et qui eut une fin si tragique. Fulbert, dont l’autorité est irrécusable, nous apprend que le château d’Illiers fut démantelé par le roi Robert, et que ce même Geoffroy en releva les tours au commencement du XIe siècle 3.

[1] Le troisième vol. des Mémoires de Guillaume Laisné donne, page 41, la généalogie de la maison d’Illiers, commençant à Avesgaud d’Illiers, vivant du temps de Thibault le Tricheur et de Ledgarde, sa femme, en 948. — Avesgaud vivait encore sous le comte Eudes Ier, avant la mort de Ledgarde, vers 980 (Tit. du Chapitre).
[2] Voici, au surplus, un fragment du texte latin de ce précieux Recueil du moine Paul; il est restitué dans le manuscrit n° 6,653 :
« Est autem ipsa ecclesia in pago Ebroicensi, in villa quoe appellatur Illegio, cum terris et aliis adjacentis quoe ad ipsas pertinent,.. »
[3] « Gaufridus vicecomes de Castro Dunensi refecit ante Natale Donini castellum de Galardone quod olim dextruxisti, et ecce tertia die post Epiphaniam Domini, cepit facere alterum castellum apud Isleras, intra villam Sancte Marie. » — Fulberti Carnot. epist. ad Robertum.Rec. des Hist., tome X, p. 457.

Guillaume d’Illiers se croisa en 1128 ; il fut un des bienfaiteurs du monastère de Thiron. Bry de la Clergerie, dans son Histoire du Perche, a reproduit une charte qui ne permet pas non plus de douter de l’authenticité de ce feudataire 1.

Une Maladrerie existait à Illiers dès le commencement du XIIIe siècle. Un autre Geoffroy, sire d’Illiers, confirma un don aux Lépreux d’Illiers fait par un certain Guillaume de Prunelé, du blé et du vin qu’il dixmait en ce lieu (1313). On peut inférer de cet acte de générosité, que la culture de la vigne, entièrement délaissée sur le territoire d’Illiers, y était pratiquée dans les siècles reculés. — L’ancien lazaret de cette ville a donné son nom au faubourg de Maladrie ou de Bonneval, où il était situé. L’habitation rurale appelée la Grand’Maison, qu’on voit en face la Chapelle Saint-Barthélemy, occupe une partie de l’enclos de la Léproserie. On comptait cette chapelle, jadis rentée, au nombre des canonicats dont le grand-archidiacre du diocèse de Chartres disposait à son gré 2. Lors de la suppression de la Maladrerie, les biens qui en dépendaient furent réunis à l’Hôtel-Dieu érigé à Illiers par Philippe VI, dit de Valois, en 1328.

Damoiselle Yolande, fille de sire Geoffroy d’Illiers, épousa Philippe Bouchard, de cette ancienne maison de Bouchard, si fertile en comtes de Vendôme ( 1289 ). Les deux familles convinrent, suivant Le Laboureur, que les enfants relèveraient le nom et la bannière des chevaliers d’Illiers, dont la vieille épée était prête à tomber en quenouille faute d’hoirs mâles 3. — Ajoutons, en passant, que leur noble écusson, pour nous servir de termes héraldiques, était d’or, chargé de six annelets de gueule, virolés 4.

L’illustration des anciens châtelains d’Illiers se reporte à cette alliance. Florentin ou Florent devait plus tard y ajouter un nouvel éclat : on nous pardonnera d’esquisser quelques traits de la biographie de ce preux descendant du dernier des Geoffroy d’Illiers.

[1] Il est nommé dans ce titre : Guillelmus de Illeto.
[2] Pouillé du diocèse de Chartres, par N. D. (Nicolas Doublet). Chartres, 1738, in-8°.
[
3] Additions aux Mémoires de Caslelnau, t. Ier, p. 472.
[
4] Cet écusson est reproduit sur l’un des entraits de la voûte de l’église d’Illiers.

Florent sortait donc de haut lignage; mais ce qui vaut mieux encore, ce sont les talents militaires qu’il montra à l’époque la plus malheureuse de notre histoire nationale; c’est enfin la noble part qu’il prit au rétablissement de Charles VII sur son trône. « Nostre Florent commença de paraistre», dit Godefroy, « mesme temps que Charles VII devint héritier de la couronne, c’est-à-dire en mesme temps que le Roy d’Angleterre. Henri VI, ligué avec le duc de Bourgogne, gouvernoit l’Estat sous le nom de son oncle, régent, qui taschoit de ravir le » sceptre et la couronne audit Roy. » — Florent se distingua au mémorable siège d’Orléans (1429), prit la ville de Chartres, la fit rentrer sous la domination française (1432) et laissa tout l’honneur de cette action au célèbre Dunois, son compagnon de gloire 1. — Il défendit Louviers, se signala à la prise de Meulan sur les Anglais (1432-1435), et continua le siège de la fameuse Tour-Grise de Verneuil (1449). — Il devint successivement capitaine de Châteaudum, conseiller et Chambellan de Charles VII, bailli et gouverneur de Chartres; il mourut en 1461 ou dans la 74ème année de ce siècle. Les Orléanais donnèrent son nom à une des rues de leur cité 2, en mémoire du secours décisif qu’il leur porta. Il est vraisemblable que ce fut aussi à cette occasion que Florent donna lui-même le nom d’Orléans à une des portes du château d’Illiers. Noble souvenir qu’il faut perpétuer !

Son frère, Miles ou Milon, personnage austère et très-élevé en dignités, s’est signalé, comme lui, mais dans une autre carrière, en rendant de grands services à la France. Voici, peut-être, le plus beau des titres de Miles d’Illiers, retrouvé naguère par le docte et ingénieux auteur de la Vie des Français 3 : « Messire Miles d’Illiers, noble, extrait de baronie, licentié ez-loix et en décret, ayant lu l’ordinaire ez leçons du matin en » l’Université de Paris, Faculté de décret pendant dix-sept ans et demy, et ayant faict plusieurs ambassades en divers Royaulmes, et conseiller en la Cour de céans…4 »

[1] Mémoires de l’historiog. D. Godefroy. — Monstrelet rapporte autrement la prise de Chartres, mais le premier de ces chroniqueurs fait remarquer que Jean Chartier, écrivain de l’époque, accorde à Florent la gloire du succès.
[2] Ce n’est pas en souvenir de Florent d’Illiers, mais bien de Yvon d’Illiers qui fut chargé en 1489, par Charles VIII, conjointement avec Jean de Gourville, de délimiter la quatrième enceinte ou troisième accru de la ville d’Orléans. La rue Illiers qui fut tracée à cette époque, ne put être définitivement établie que dans les premières années du XVIe siècle. Elle n’existait donc pas lorsque Florent d’Illiers vint au secours d’Orléans, lors du siège de cette ville en 1428-1429.
Cette erreur historique a été reproduite par plusieurs auteurs, et nous sommes heureux de pouvoir la rectifier ici.
[3] M. Monteil, note 9e. — XVe siècle.
[4] Regist. du Parlement, 10 juin 1452.

Louis XI

Un historien a vu quelque part que Miles fut d’abord curé à Illiers; il devint évoque de Chartres en 1458. Il sut maintenir ses droits épiscopaux, non sans préjudice pour sa dignité, contre les prétentions du Chapitre qu’il avait d’abord défendues comme doyen 1. — Louis XI aimait à plaisanter avec ce prélat; il lui reprochait un jour sa passion pour les procès : « Je veux, lui dit-il, les accommoder tous… — Ah! sire, répondit l’évêque, je vous supplie de m’en laisser vingt ou trente pour mes menus-plaisirs 2, »

Une autre anecdote sur Miles d’Illiers a fourni au poète Imbert le sujet d’une Epigramme peu connue; la voici :

« Un Roi surprit un orgueilleux Prélat :
Un superbe coursier portait son Éminence,
Et sa fastueuse opulence
Du prince même éclipsait tout l’éclat.
Prélat, dit le Monarque, ou l’histoire nous trompe,
Ou le luxe ornait moins tous vos prédécesseurs.
— Sire, répond l’Évêque, ils avaient moins de pompe
Lorsque les Rois étaient pasteurs. »

Nous ne nous sommes occupés que de Florent et de Miles d’Illiers; il nous reste à dire quelques mots sur les descendants du brave capitaine.

René, son fils, succéda à Miles en 1493, mais il ne prit possession de l’épiscopat qu’en 1495. — A la cérémonie de son installation, René se fit porter dans une chaise par le Vidame de Chartres, le baron d’Alluyes, le sieur de Longny et le sire du Chêne-Doré, dont l’audience, à l’imitation de celle de saint Louis, se tenait sous un chêne.

[1] Doyen et Chevard, Hist. de Chartres. — H. Lecocq, l’un de nos érudits confrères, a publié des documents précieux sur Miles d’Illiers dans les Mémoires de la Société archéologique d’Eure-et-Loir, tome III, p. 250 à 262.
[2] Anecdotes franç, depuis l’établissement de la Monarchie, in-12. Cet ouvrage est attribué à Dreux du Radier. La réponse de Miles d’Illiers rappelle ce vers si connu de Racine (Les Plaideurs) :
« Mais vivre sans plaider, est-ce contentement? »

Ce grave personnage était le septième fils de Florent. Ses frères, pour la plupart, embrassèrent aussi l’état ecclésiastique. On retrouve plus tard, comme nous l’apprend D. Godefroy, que nous avons cité si souvent, la postérité masculine des anciens châtelains d’Illiers, dans la personne d’un Léon d’Illiers, marquis d’Entragues, dont la famille s’allia aux rois d’Ecosse et d’Angleterre 1.

Jeanne d’Illiers, la petite-fille de Florent, porta la terre d’Illiers dans la famille du Lude 2, par son mariage avec Jacques de Daillon, l’intrépide défenseur de Fontarabie, sénéchal d’Anjou et capitaine de cinquante hommes d’armes 3, que la mort surprit au château d’Illiers en 1532, comme l’atteste le Père Anselme. — Jacques de Daillon était fils de ce fameux Jean de Daillon, gouverneur du Dauphiné, que Louis XI appelait si cauteleusement maître Jehan des habiletez 4. — Un successeur de d’Hozier dans l’art héraldique nous montre encore, après huit siècles, les rejetons du vieil arbre généalogique des sires d’Illiers dans deux de nos contemporains 5.

Nous allons maintenant rechercher quelques-uns des souvenirs qui se rattachent plus particulièrement à l’histoire d’Illiers.

Sous le roi Jean, ce lieu ne fut pas exempt des grandes calamités qui affligèrent la France. Les Anglais, puis les Grandes Compagnies, ravagèrent son territoire. Ces maux cessèrent en 1364, par la prise du château de Marchainville au Perche 6, où les Ecorcheurs se réfugièrent et furent détruits par le duc de Bourgogne. Un siècle plus tard, sous le règne de l’infortuné Charles VI, et sous celui de son indolent successeur, l’Etranger apporta de nouveaux fléaux à ce pays.

Dans les troubles politiques et religieux du XVIe siècle, le sieur de Bréhainville 7, jeune noble des environs d’Illiers, figure dans un sanglant épisode de cette longue période d’anarchie :

[1] Mémoires sur Florent d’Illiers.
[2] La seigneurie du Lude était située dans la paroisse d’Ozoir-le-Breuil,, canton et arrond. de Châteaudun.
[
3] — [4] Brantôme, Vie des Capitaines.
[
5] Ce sont MM. Anne-Charles de Clermont-Montoison et Jules-Henri-Philibert de Clermont-Monloison. — Hist. généalog., etc., par M. de Courcelles, t. VIII, p. 74.
[
6] Canton de Longny, arrond. de Mortagne (Orne).
[7] Un hameau de ce nom dépend d’Illiers et de Magny.

« Un huguenot, nommé la Chauverie, commandait dans le bourg qui fit contenance de se défendre, mais voyant le sieur de Bréhainville s’approcher avec ses troupes, se rendit. Il n’y avoit plus que le château qui tint bon et qui fut aussitôt assiégé. Ceux de dedans en avertirent le sieur de Béthune qui estoit gouverneur de Nogent-le-Roy, le priant de leur envoyer du secours…. Il ne fut pas plustôt parti (de Béthune), que Deschamps, gentilhomme du pays, détenu prisonnier par ledit de Béthune, ayant gagné quelques soldats de sa connoissance qui le gardoient, le mirent en liberté et s’emparèrent du château … Bréhainville ne perdit pas de temps et pressa tellement Illiers qu’il s’en rendit le maître et emmena l’artillerie qui estoit dedans. Au lieu de le reconnoître, quelques séditieux s’émeurent contre lui de ce qu’il avoit pris La Chauverie à rançon, et vouloient avoir part au butin, pour lesquels apaiser, il fut contraint de leur bailler quelques sommes d’argent, et voyant qu’il avoit affaire à des mutins, résolut de se retirer à Illiers qui étoit proche de sa maison 1 d’où il incommodoit fort grandement ceux de Bonneval et d’autres endroits qu’occupaient ceux du party du Roy. Il continua si souvent, qu’enfin il demeura, veu que le 14 décembre ( 1589 ), étant allé donner jusque dans les portes de Bonneval, les Maheutres 2 qui savoient son courage et sa hardiesse, lui dressèrent des embûches, se doutant bien qu’ils ne le pourroient avoir de force : ils jettèrent quelques chevaux à l’écart, croyant qu’il ne manqueroit pas de les venir charger, comme il fist, avec lesquels, tandis qu’il estoit aux prises, d’autres tout frais vinrent l’envelopper et le tuèrent avec de Pronville et quelques enfans de Chartres qui ne voulurent l’abandonner, aimant mieux mourir glorieusement avec luy que fuir lâchement… Illiers fut incontinent repris par Louis de Courcillon, seigneur de Dangeau, gentilhomme huguenot, par la trahison de de Carrières qui le luy vendit… 3 »

[1] La Gentilhommière, dont on voit encore les restes près de Magny.
[2] Sobriquet qu’on donnait à ceux qu’on appelait les Royaux.
[3] Manusc. de. la collection Gaignières, déjà cité. — Cette version a été reproduite avec quelques variantes, par Doyen, Hist. de Chartres, tome II, p. 117 et 118.
On montrait encore naguère à Mesliers, près Illiers, une vieille couleuvrine en fer fondu, qu’on assurait avoir servi à la défense du château d’Illiers, au temps de la Ligue. — On conserve au musée de la Société archéologique d’Eure-et-Loir un fer de flèche et deux médailles provenant du château d’Illiers. — Je possède de la même provenance : un boulet en fonte, pesant 1 kilog. 180 gr.; une pièce de monnaie romaine, en cuivre, à l’effigie de l’empereur Maximien; une médaille ellipsoïde, en cuivre, représentant d’un côté l’Annonciation de la Vierge, de l’autre, la Vierge couronnée d’étoiles ayant une ancre sous ses pieds; une petite clef de forme ancienne; une grosse clef en fer; une tuile romaine; la poignée d’un fleuret richement ciselée; et des débris de poterie rouge : tous objets trouvés lors de la démolition des caveaux du vieux donjon en 1857. — Des démolitions antérieures avaient mis à découvert : un fer de lance, des débris informes carbonisés; un lingot composé de plusieurs métaux (plomb, fer, cuivre, argent) qui se sont alliés par l’action du feu, et auxquels se sont mêlés du sable, du granit, des pierres, etc. ; indices certains des désastres que le château a éprouvés. (Ed. Lefèvre.)

La Réforme ne se propagea pas facilement dans le pays chartrain; cependant, dès 1556, l’église d’Illiers fut plantée et dressée, selon l’expression de Ch. de Bèze. Le protestantisme avait déjà fait quelques progrès à Illiers en 1560, grâce à la présence du ministre Antoine de Chandieu, l’un des plus ardents propagateurs des dogmes de Calvin. Les édits de tolérance avaient permis aux huguenots d’Illiers de tenir publiquement leur Prêche dans un enclos que l’on nomme la Hoguèse 1. C’est peut-être de cette époque que date l’épithète de Purains, donné encore par ironie aux habitants d’Illiers, titre emprunté sans doute à la secte des Puritains ou Presbytériens, que les catholiques devaient confondre dans un commun anathème contre tous les dissidents.

Dans les guerres civiles, la ville d’Illiers subit diverses destinées : elle fut prise et saccagée plusieurs fois et l’Hôtel-Dieu fut détruit. Depuis ces temps de tourmente, les annales d’Illiers sont heureusement assez stériles. Cette ville n’eut guère qu’à prendre le soin de grossir la liste de ses anciens seigneurs que vint clore la révolution de 1789. — Chevard nous a transmis les noms des successeurs du brave Daillon 2 :

[1] Faut-il conclure que le mot hoguèse vient de hoguer ou oguer qui signifie grogner, selon M. Desgranges (Linguistique locale, tome II, p. 44, Mém. de la Société des Antiq.)? Il est de fait que les Huguenots peuvent passer pour les mécontents, les grognards de l’époque.
[2] Hist. de Chartres, tome 1er, p. 419 et 420.
Les registres de l’état-civil de la paroisse Saint-Jacques d’Illiers mentionnent : A la date du 16 avril 1651, le décès de « hault et puissant seigneur M.Timoléon de Dallion, vivant chevalier des ordres du Roy, comte du Lude, marquis d’Illiers…»

Le 18 juillet 1651, l’inhumation de « haute et puissante dame Françoise de Schomberg, vivante comtesse et douairière du Lude, marquise d’Illiers, baronne du Chesne-Doré… »

« La terre d’Illiers passe de la maison du Lude dans celle de Roquelaure, par le mariage de Gaston, duc de Roquelaure, avec Charlotte de Daillon ; ensuite dans celle de Foix, par le mariage de François, duc de Foix, avec Charlotte de Roquelaure. — Au décès de la duchesse de Foix, Illiers revint au duc de Roquelaure et à Marie-Louise de Laval, son épouse, en 1713. Ils le vendirent à Louis Phélipeaux de Pontchartrain, chancelier de France. Cette terre passa ensuite à Mme de Watteville, enfin au comte de Maurepas et à la duchesse de Nivernais qui la vendirent, le 6 décembre 1781, à Léon-Hector Patas de Mesliers 1. » Cette famille la possède encore aujourd’hui.

L’extrême sécheresse qui désola la Beauce en 1536 donna naissance à un usage singulier qui s’est perpétué à Illiers. On y sonne encore la cloche des biens, façon bizarre d’invoquer la protection du Ciel pour les récoltes. — En général les habitants d’Illiers ont conservé un grand nombre de coutumes empruntées aux vieux âges.

Il n’y a guère plus d’un demi-siècle que les fenêtres du plus grand nombre d’habitations avaient encore du vieux parchemin ou du papier huilé en guise de vitrage. Les croisées à guichet des principales maisons étaient presque toutes munies de panneaux, en plomb. Ces maisons se distinguaient en outre par une espèce de tourelle en bardeau ou douelle à demi-engagée dans le mur, présentant ordinairement six pans et qu’on avait le soin de ne pas élever sur la voie publique. C’était une marque, sinon de noblesse, du moins de bourgeoisie. Des constructions récentes prennent la place de ces curieuses maisons de bois à façades ciselées que nos ancêtres élevèrent avec tant de soins. Encore un peu de temps et toute celte belle découpure aura disparu !

[1] L’ancienne seigneurie de Mesliers, mentionnée en 1601, forme aujourd’hui un hameau à 1,800 mètres d’Illiers.

ÉGLISE

Ce monument paraît avoir été érigé vers le XVIe siècle 1. Un arceau en ogive au milieu d’un haut pignon triangulaire surmonté de fleurons, compose la façade principale. Ce cadre-portique, élevé sur quelques degrés, a dans sa courbe une fenêtre remarquable par ses découpures. Aucune figure ne la décore, mais on y voit des rinceaux et des fleurons d’un assez bon goût. Une grande rose, le monogramme du Christ et deux cadrans latéraux complètent l’ornement du frontispice. — A droite de l’édifice, s’élève une grosse tour ou massif carré accompagné de piliers angulaires à niches historiées et d’une tourelle effilée dans laquelle est l’escalier, offrant encore des traces de la défense qu’il soutint dans les guerres de religion. — Sur le couronnement s’appuie le clocher proprement dit, d’une forme aplatie et nullement en harmonie avec les belles proportions de la tour, destinée, primitivement sans doute, à recevoir une flèche élancée. Ce clocher se termine par une lanterne à toit aigu.

La structure de l’édifice, où les ornements ne sont pas prodigués, offre un type complet de cette période de transition architecturale, dernière altération du beau style de l’ogive si bien caractérisée par M. Auguste Le Prévost sous la dénomination de gothique tertiaire ou flamboyant. — L’intérieur du monument, composé d’une seule nef, sans collatéraux, mérite de fixer l’attention par son étendue, par l’élévation et la hardiesse de ses murs qui soutiennent un immense plafond en voûte 2. Les boiseries du chœur sont d’une fort belle exécution.

Saint Jacques d’Illiers

[1] L’abbé d’Expilly et quelques géographes ont séparé la ville d’Illiers en deux sections : Saint-Jacques d’Illiers et Saint-Hilaire d’Illiers, du nom de ses deux paroisses dont l’une était en Beauce et l’autre en Perche. L’église Saint-Hilaire a été détruite pendant la révolution de 1789; c’était la plus ancienne. Celle qui fait l’objet de nos recherches est dédiée à saint Jacques; son érection paraît se reporter au temps de l’héroïque défense de Fontarabie. Serait-ce à Jacques Daillon que la ville d’Illiers serait, redevable de ce bel édifice? — Nous ajouterons que, d’après les dates écrites sur les entraits, on peut conjecturer que l’église Saint-Jacques d’Illiers fut commencée vers 1440 et finie on 1500. (Voir le rapport de M. Merlet, Mém. de la Société Arch. d’Eure-et-Loir, tome Ier, p. 283.)
[2] Sur l’un des entraits de cette voûte, au bas de l’église, on lit cette inscription au sujet d’un accident qui y arriva en 1745 :

« Icy, le XII avril M DCC XLV, Charles Esneuf,
Couvreur, a esté vingt minutes pendu
Par les mains. Estant à érigné,
Son housoir l’a entraîné.
Le voyant ainsy réduit
On a apporté trois lits,
Sur un il est tombé,
Sans avoir les os cassé.
Fait et posé par ledit Esneuf. »

LE CHÂTEAU

— Cette forteresse, bâtie sur les confins du pays chartrain et du Perche, était, dans les âges passés, une place importante; cela est incontestable. Environnée de vastes marais aujourd’hui transformés en une riante prairie, elle devait être imprenable avant la puissance de l’artillerie.

Une première enceinte circulaire, formée par de hautes murailles et à laquelle on communique par une porte en forme de pavillon, enferme, outre le donjon, l’ancien manoir seigneurial 1 qui fut témoin de la mort du brave Jacques Daillon. On distingue encore du fronton primordial, une tourelle et le piédroit de deux rangs de fenêtres à meneaux dans le goût du XVe ou du XVIe siècle. Ces fragments se trouvent liés à des ponts de bois qui appartiennent à des temps postérieurs. Mais le donjon quadrilatère, aux larges proportions, mérite surtout l’attention de l’antiquaire ou de celui qui étudie les monuments du Moyen-Age. — Cette énorme tour, dont les faces répondent à chacun des points cardinaux, pouvait passer pour un type: sa configuration quadrangulaire était inusitée du moins dans l’ancien pays des Carnutes où les donjons avaient presque tous la forme ronde. Celui dont nous essayons la description présente deux rangs d’étages au-dessus d’un rez-de-chaussée qui servait de geôle et peut-être aussi de prétoire à la justice de la Chastellerie. Les plafonds de ce rez de-chaussée, ceux de deux grandes salles que contiennent les deux étages, sont appuyés sur de grossiers piliers. On arrive à la salle du premier étage par un angle extérieur, à l’ouest, en regard d’une tourelle de l’enceinte qui semble défendre l’unique porte d’entrée déjà fort peu accessible. Cette salle a 46 pieds de long sur 30 de large; de là, un étroit escalier, traversant l’épaisseur des murs, conduit à l’étage supérieur, et, de celui-ci, au comble, énorme toiture conique dont les charpentes ne paraissent pas anciennes. Les murs, épais de sept pieds, sont percés de quelques fenêtres ou meurtrières. Cet édifice a conservé, malgré sa rénovation architecturale, le cachet de son style originaire 2.

[1] Les registres de l’état-civil de la paroisse Saint-Jacques d’Illiers mentionnent au 8 juin 1658 : « Procession (chaque année) en la chapelle du chasteau, à cause de la Saint-Médard, en l’honneur duquel la chapelle est dédiée. »
[2] On peut facilement se convaincre que le donjon présente des constructions de plusieurs époques. Les ouvertures à plein cintre sont évidemment les parties les plus anciennes. Cette tour avait primitivement trois étages; elle se terminait, selon toute apparence, par un toit plat : on voit encore la suite des degrés de l’escalier qui conduisait à la plate-forme. — La forme demi-circulaire des fenêtres primordiales est restée apparente; quelques-unes sont entièrement murées. D’autres ne le sont que dans la partie supérieure, à la naissance de l’hémicycle. Celles-ci présentent un carré allongé, partagé par un montant en pierre de taille, à l’un desquels, intérieurement, on a sculpté l’ornement à dents de scie. On voit aussi au piédroit de la cheminée du premier étage un autre ornement. le zig-zag si prodigué sur les édifices attribués à la période carlovingienne et au genre roman usité jusqu’au XIIe siècle. — Il est permis de croire que le vicomte Geoffroy a fait subir cette restauration à la vieille tour; mais il faut alors admettre que le donjon ne fut pas démantelé, et que l’ordre de destruction, mentionné par Fulbert, ne fut exécuté qu’à l’égard des autres fortifications du château. — Rien ne s’oppose donc à ce qu’on reporte au temps du vicomte de Châteaudun les modifications architecturales dont en a parle et qui offrent effectivement l’empreinte du style de cette époque.
Au résumé : la démolition du château d’Illiers, commandée par le roi Robert, ne fut pas complète, puisqu’il laissa debout le donjon. On sait d’ailleurs que les donjons des barons du Moyen-Age, cette représentation de la justice et de la puissance féodales, étaient presque toujours conservés, lors même que le juste courroux du Prince en légitimât, souvent la destruction. — Il serait cependant bien difficile de préciser le temps de la fondation du donjon d’Illiers. Quoique le caractère de son architecture diffère, en quelques points, de celui des tours d’Alluyes et de Châteaudun, cette dissemblance ne nous paraît pas suffisante pour adopter une époque d’érection autre que celle assignée généralement à ces derniers monuments, c’est-à-dire le Xe siècle.

Il était primitivement isolé ; le corps de logis qu’il appuie, sur la face méridionale ou de la prairie, est postérieur à la fondation. Au pied des murs extérieurs, un escarpement formé par des terres jectisses descend à des fossés encore larges et profonds que remplissent les eaux amenées par un canal d’une belle source voisine appelée la Fontaine de Saint-Hilaire.

Une des tours restantes du château

Une seconde enceinte, demi-circulaire, s’étendait en forme d’arc en avant de la première. Ses murs, presque entièrement tombés, présentent encore trois grosses tours rondes et deux portes ou arcades massives courbées en ogive, à moitié ruinées. Ces portes étaient armées de herses de fer : l’une a conservé le nom glorieux d’Orléans, c’est celle qui regarde le nord; l’autre laisse deviner par des ouvertures latérales que le temps a dégradées, que les tours communiquaient l’une à l’autre au moyen d’une galerie extérieure ou d’une plaie-forme. Les ponts-levis qui défendaient l’accès du château ont disparu. L’espace renfermé dans cette seconde ligne de fortifications, formait une vaste place d’armes où les vassaux des sires d’Illiers, tenus d’ailleurs de faire le guet pour la garde de la forteresse, trouvaient une retraite sûre en temps de guerre; car la ville, dénuée de remparts, entourée seulement par sa faible rivière et par des fossés souvent à sec, ne pouvait alors leur offrir de sécurité.

De petits blocs taillés d’une espèce de poudingue siliceux, formé d’un gravier agglutiné, ont été généralement employés dans les constructions. Quoique d’une couleur brune, on a donné à cette pierre le nom de grison.

Derrière la première enceinte de murailles, où l’on voit encore la poterne, et sur les côtés de la seconde enceinte, vers l’est et l’ouest, des terrains submergés couvraient, dans les siècles reculés, les approches du château-fort, et le Loir, traversant alors une partie de ces lagunes, pouvait à peine retrouver son lit. Du côté de l’est, les eaux étaient retenues par une forte digue ou bâtardeau. A la place des marécages, la prairie dont nous avons parlé s’étend aujourd’hui du côté méridional du vieux castel, jusqu’au pied de la colline qu’il domine.

S’il faut en croire la tradition, une citadelle existait jadis du côté de Chartres, sur le fossé qui en porte le nom. Cette forteresse, dont on ne voit aucun vestige, était-elle une dépendance de celle que nous avons voulu étudier ? On ne peut arriver à cette solution que par des conjectures. On sait que des tours ou des donjons couvraient quelquefois les abords des châteaux du Moyen-Age; la citadelle n’était peut-être qu’une sentinelle avancée du corps de la place, ou si l’on veut, un poste d’observation.

MENHIR DE FEUGEROLLES 1

— On remarque près delà ville, sur un champ de la métairie de Feugerolles, au bord même de la route de Brou, un menhir de la plus grande dimension. C’est un bloc de pierre brute qui a de l’analogie avec le grès siliceux et dont la longueur est de 17 pieds; sa plus grande largeur est de 8 pieds. Ce monolithe, connu sous le nom de la Pierre-Levée, jadis posé verticalement, gît seulement depuis 1830, sur l’emplacement qui l’avait porté debout pendant des milliers de siècles. Sa chute, qui ne peut être attribuée qu’à l’affaissement du sol, fut regardée comme un événement surnaturel par quelques imaginations superstitieuses. Des fouilles à sa base amèneraient peut-être la découverte de quelques objets d’antiquité celtique.

[1] Hameau d’Illiers, à 2,450 mètres de cette commune.

TOMBELLE DE MONTJOUVIN 1

— Sur la rive droite de la Thironne, le premier des affluents du Loir, et non loin de la ruine gaélique de Feugerolles, un monticule factice couvert d’une touffe d’arbres s’élève en forme de mamelon. Il paraît appartenir à ce genre de monuments si connus sous les dénominations de Mottes, Montjoyes (Mallus, Tumulus); quoique son nom de Montjouvin (Mons Jovis). — Mont de Jupiter 2 — semble déceler plus particulièrement une origine romaine qu’aucun témoignage n’est venu jusqu’à présent confirmer.

[1] Autre hameau de la même commune dont il est distant de 2,350 mètres.
[2] Cette dénomination permet de penser qu’il y avait en ce lieu un temple consacré à Jupiter, de même qu’à Mont-Gasteau (hameau à 1 kil. de Frazé, au sud-ouest d’Illiers), il y en avait un consacré à Vénus. Ce dernier était encore debout à la fin du VIe siècle : « Positum Venari in rupis vertice fanum. » (Hist. Cenom; édition de 1648).
Ces détails viennent corroborer une tradition assez répandue, mais adoptée avec quelque réserve par Denis Godefroy dans ses curieux mémoires déjà cités, suivant laquelle le château primitif d’Illiers aurait occupé l’emplacement d’un Castrum romain, qui lui-même aurait succédé à une forteresse gauloise. Et d’ailleurs un chemin perré « via perrata » que mentionnent différents titres, et qui allait dans la direction de Chartres à Châteaudun, longeait le territoire d’Illiers, traversant, près du Chêne-au-Guy, les bois du Perré et ceux de Fransaches, hameau dépendant pour partie de Charonville, commune à 5 kilom. d’Illiers. Ce chemin se dirigeait vers une voie romaine dont on retrouve les traces entre Yèvres et Néron, près Saumeray, où il existe un peulvan (pierre fichée) qui mesure plus de deux mètres de hauteur.

ED. LEFEVRE

Chartres, 15 juin 1870.

 

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *