Raisons et conséquences de l’acquisition de la terre de Maintenon par Françoise d’Aubigné

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Le document ci-dessous est la retranscription d’une conférence organisée par la SAEL le 10 janvier 2020.

LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE D’EURE-ET-LOIR

LA MÉDIATHÈQUE DE CHARTRES

 

« Raisons et conséquences de l’acquisition de la terre de Maintenon par Françoise d’Aubigné « 

Par Jacques BRESSON

Préambule : les historiens et les publications sur Madame de Maintenon

De très nombreux mémorialistes et historiens s’intéressèrent au fabuleux destin de Françoise d’Aubigny et à sa liaison avec Louis XIV, le plus grand Roi de France. Leurs informations étaient parfois vagues et inexactes car très postérieures aux faits ou même basées sur certains documents apocryphes (de La Beaumelle). Plusieurs auteurs récents les reprirent sans en vérifier l’exactitude, contribuant ainsi à pérenniser des légendes fantaisistes voire malveillantes.

Ainsi par exemple celle de sa naissance en 1625 à Cayenne ou Sinnamary, et son arrivée en France à l’âge de 10 ans, où elle aurait été baptisée le jour anniversaire de sa naissance ! Qui a contribué à l’appellation d’un pont Madame de Maintenon à Sinnamary en Guyane !

Quelques historiens plus sérieux vérifièrent les faits en exploitant les actes authentiques civils ou religieux. Théophile Lavallée fût le premier avec sa publication de 1863 sur la Famille d’Aubigné.

Arthur Michel de Boislisle précisa les connaissances sur les ancêtres de Françoise, sur son mariage avec Scarron et sur ses relations. Son ouvrage de 1894 « Paul Scarron et Françoise d’Aubigné d’après des documents nouveaux », précise et éclaircit l’histoire de la jeunesse de Françoise. Son analyse sur la « recherche de faux nobles » dans la généalogie des Aubigny donne l’explication à l’évolution du patronyme (Aubigny- Aubigné).

Un autre historien le docteur Louis Merle précise, avec l’analyse des actes authentiques, les épisodes de la vie des parents de Françoise rectifiant ainsi de nombreuses erreurs. Son livre de 1971 intitulé L’étrange beau père de Louis XIV Constant d’Aubigné contribue à la compréhension du parcours de la jeune Françoise et de ses motivations d’acquisition d’une terre noble.

De nombreux articles ou publications concernant Mme de Maintenon (que l’on trouve sur le web y compris « wikipédia »), comportent des erreurs ou des imprécisions. Les ouvrages récents les plus justes sont :

  • « Duel pour un Roi, Madame de Montespan contre Madame de Maintenon » (Taillandier 2014) d’Agnès Walch
  • « Madame de Maintenon la presque reine » (Belin 2018) d’Alexandre Maral.

Les moyens actuels de numérisation et de diffusion des actes et documents anciens rendent accessibles la plupart des actes authentiques, ils nous offrent la possibilité de confirmer les bases de ces historiens sérieux et de détecter les erreurs des autres.

Histoire de la famille d’Aubigny

Agrippa

Théodore Agrippa grand-père de Françoise, né en 1552 dans une famille bourgeoise se nommait d’Aubigny ou Aubigni, il fut :

  • Chef de guerre au service d’Henri de Navarre,
  • Calviniste intransigeant au caractère emporté et belliqueux,
  • Poète baroque multipliant les pamphlets anti-catholiques et les attaques polémiques contre les protestants convertis.

Contraint de quitter la France après la condamnation de son Histoire universelle, en 1620 s’exile à Genève où il se remarie et meurt en 1630.

Agrippa et Constant

Agrippa adopta le patronyme d’Aubigné le rattachant à une famille noble pour faciliter son mariage en 1583 avec Suzanne de Lusignan de Lezay riche héritière d’une grande famille noble. Elle lui donna un fils, Constant, le père de Françoise, et deux filles, Louise de Villette et Marie de Caumont d’Adde.

Constant mena une vie de débauche, d’intrigues et de malversations. Il tua sa première épouse qui le trompait, se convertit au catholicisme en 1618 lors d’un voyage à Paris pour se mettre au service de la cour. Aussi son père le déshérita au profit de ses sœurs et de leurs époux restés fidèles à la religion réformée.

Constant et Jeanne

Fin septembre 1627, suite à une intrigue après un voyage en Angleterre, Constant est mis en résidence surveillée au château de Trompette à Bordeaux. En 3 mois il séduit et épouse Jeanne de Cardilhac la fille de son geôlier ! Il sera libéré le 19 février suivant !

Le contrat de mariage de Constant et de Jeanne rédigé le 27/12/1627 à Bordeaux au château de Trompette, précise bien le nom d’Aubigny pour Agrippa et Constant qui signe d’Aubigny

Constant et la naissance de Françoise à Niort

Après sa libération en 1628, Constant s’implique dans la rébellion de Gaston d’Orléans (frère de Louis XIII) contre Richelieu en 1632. Arrêté à Saintes il est emprisonné au fort de la Prée. Transféré dans les prisons de Poitiers puis de Niort en 1635, il ne sera libéré qu’en 1643 après la mort du Cardinal.

C’est à la conciergerie de la prison de Niort que nait Françoise fin novembre 1635, elle est baptisée en l’église N.D. de Niort le 28 nov. 1635. Sa marraine Suzanne de Beaudéan (8 ans) est la fille du gouverneur de Niort et de Mme de Neuillant fervente catholique.

L’enfance de Françoise à Mursay

Pendant les huit années de prison de Constant à Niort, Françoise et ses frères sont confiés à leur tante Louise de Villette qui a hérité du château de Mursay près de Niort. Leur mère Jeanne vivait à Paris pour défendre leurs intérêts dans la succession complexe d’Agrippa favorisant ses filles.

Dans tous les documents (lettres actes…), Constant et son épouse sont toujours nommés d’Aubigny mais les sœurs de Constant conservent le nom d’Aubigné de leur père car elles avaient épousé des huguenots. Les enfants de Constant sont alors éduqués à Mursay, dans l’esprit de la religion réformée. Françoise conserve un agréable souvenir de cette période.

L’épisode Antillais

Après sa libération en 1643, Constant dépouillé de patrimoine va chercher fortune aux Antilles. Il embarque avec toute sa famille en juillet 1644 pour s’établir sur Marie-Galante.

Flute de 200 Tonneaux utilisée pour les transferts aux Antilles (50 jours de traversée en moyenne).

Mais c’est un échec et vers la fin 1646 (30 mois après le départ), la famille débarque à La Rochelle sans Constant. Rentré seul par l’Angleterre, il descend à Orange où il décède fin août 1647.

Jeanne et ses enfants sans ressources sont réduits à la mendicité pendant quelques mois à la Rochelle, elle confie alors ses enfants à sa belle sœur. Françoise âgée de 12 ans retrouve sa vie paisible et agréable au château de Mursay avec sa tante ses frères et ses cousins (surtout Philippe qu’elle considère comme son grand frère) et poursuit son éducation « huguenote ».

 

 

Histoire de Françoise

Mme de Neuillant, les couvents, le mariage

Indignée par l’éducation huguenote de Françoise à Mursay, Mme de Neuillant, mère de sa marraine et veuve du gouverneur de Niort, en obtint la garde. Françoise eut alors une vie très rude car cette dame était très avare. Après un placement au couvent des Ursulines de Niort sans succès, Mme de Neuillant la reprend chez elle.

Paris 1730 lieux cités

Fin 1650 elle suit sa tutrice à Paris pour le mariage de sa fille Suzanne. Mais mise au couvent de la rue St. Jacques (7) et l’ayant très mal vécu, elle rentre à Niort après une première rencontre avec Paul Scarron. De retour à Paris fin 1651, à l’hôtel de Troyes (5) où Scarron recevait ses amis, nouvelle rencontre et plutôt que de finir au couvent, elle choisit le mariage.

Cabart de Villermont ami de Scarron ayant connu la mère de Françoise à la Martinique, se charge d’en obtenir à Bordeaux la procuration pour le mariage qui se fit à l’hôtel de Troyes.

Le mariage du couple Scarron et leur salon

Le contrat de mariage du 4/4/1652 est signé F. d’Aubigné et P. Scarron, elle avait 16 ans et demi et lui 42 ans. Leur principal logis, était à la rue des 12 portes (2). C’est là que le couple recevait leurs amis nobles dans ce salon jaune (meubles tapissés de damas jaune) où défilèrent leurs courtisans assidus jusqu’à la mort de Scarron le 6 octobre 1660.

De son mariage, Françoise avait gagné l’art de plaire et en avait conservé les relations, Scarron lui avait transmis une grande culture, mais ne lui léguait que des dettes.

La veuve Scarron, les salons de ses amis

Après la mort de Scarron, Françoise continue de fréquenter les salons de son groupe d’amis, solides et irréprochables (les d’Albret, les Richelieu et les Monchevreuil dont elle s’occupe de la maison et des enfants). Elle se montre serviable, dévouée et indépendante par son mode de vie austère et grâce à sa pension royale de 2000 Livres (augmentée à 2700 L. en 1666 avec l’appui du Maréchal d’Albret) économe, elle investit même dans un logement rue des tournelles qu’elle loue en 1669 et lui rapporte 950 L./an.

Elle fréquente beaucoup l’hôtel d’Albret où elle rencontre ses futures amies de la cour (La Montespan et Bonne de Pons).

L’été elle se rend dans les résidences campagnardes de ses amis (surtout à Montchevreuil en limite du Vexin) où elle joue les rôles d’intendante et gouvernante des enfants d’Henri de Mornay.

A cette époque elle va en Poitou pour défendre son frère Charles poursuivi pour ses faux titres (chevalier). La filiation fictive fabriquée par Agrippa reconnue par l’intendant du Poitou fut rejetée par le juge d’Hozier. Cela incita Françoise à garder son véritable nom (Aubigny) adopté lors du règlement de la succession de Scarron lorsqu’elle avait dû fournir son extrait de baptême.

Les enfants du Roi et les gratifications

Forte de sa réputation d’éducatrice modèle (des enfants du couple Monchevreuil et surtout de la fille de Bonne d’Eudicourt amie commune de Françoise et de la Montespan), elle se voit confier la tâche secrète de recueillir, cacher et éduquer les enfants du Roi et d’Athénaïs.

Pendant près de 4 ans elle mène une vie semi cachée jusqu’en janvier 1674 lorsque  suite à la légitimation des enfants, elle intègre, avec eux, les appartements de la Montespan au « château-vieux » de St Germain.

En été 1674 débute la détérioration des rapports avec la mère des enfants (différends sur l’éducation et leurs soins, jalousie maternelle…) Françoise envisage de quitter la cour à la fin 1674 et sollicite une sorte d’indemnité de licenciement, on lui offre 100 000 L. cette gratification qu’elle trouve faible est doublée en septembre puis complétée par deux autres de 50 000 L. Françoise voit alors la possibilité de réaliser son rêve : L’achat d’un domaine lui assurant des revenus convenables avec une maison agréable où elle pourra s’installer durablement.

Le 16/10/1674 Françoise écrit à son frère Charles :  » adieu mon cher frère je crois que nous passerons une assez jolie vieillesse « 

L’achat de la terre de Maintenon

En octobre 1674, Françoise charge Jean Viette (son procureur pour la succession de Scarron) de la recherche d’un domaine. Il lui propose Maintenon qui semble convenir à ses finances et à ses goûts. L’achat est réalisé le 27/12/1674 pour un montant de 240 000 L. qui avec les frais (intérêts hypothèques…) lui en coûtera 260 000 L. (Françoise ne le visitera qu’ en février 1675).

L’acte est signé par Françoise d’Aubigny et Odets de Rians beau frère de l’ancien propriétaire François d’Angènes

l’étendue du domaine est faible (25arpents =12,7 ha) et les revenus limités mais cela suffit à Françoise pour le moment.

Après sa visite en février 1675, elle est charmée par le domaine et ses ressources matérielles (ferme, potager, pièces d’eau poissonneuses), elle écrit à son frère Charles: « nous ferons grande chère à Maintenon si Dieu nous conserve….le pis aller est Maintenon où ne nous mourrons pas de faim ».

Soucieuse de s’assurer les revenus nécessaires au règlement complet de l’achat et aux aménagements du château délaissé par son ancien propriétaire, elle propose à son régisseur, Guillaume Boutet de Guignonville la location pour 3 ans (bail du 19/2/1675 de 10200L./an) Elle se réserve un appartement qu’elle fait aménager par son régisseur où elle peut séjourner avec quelques amies.

 

 

Le domaine de Maintenon

Travaux extensions conséquences

De gros travaux sont à faire sur les bâtiments, ils seront portés dans les comptes des bâtiments du Roy car Françoise reste à la cour et le Roi l’appelle Madame de Maintenon . Plus attachée qu’elle ne le pensait aux enfants dont elle s’était occupée et espérant obtenir des gratifications supplémentaires elle continue à prendre soin des enfants. Après trois jours passés à Maintenon en avril 1675 avec la Montespan elle n’y revient pas de l’année car elle part pour 6 mois à Barèges pour les soins du duc du Maine. En 1676 elle y séjourne plus souvent et longtemps, en août 3 semaines avec ses amis Montchevreuil et reçoit Le Nôtre envoyé par le Roi pour réfléchir à l’aménagement des jardins.

Au printemps 1677 Françoise accueille Athénaïs à Maintenon où le 4 mai elle accouche de la future Mlle de Blois. La Montespan participe alors aux travaux d’aménagement, elle finance une ménagerie installée à St Mamert et dans le village une maison de charité. Début juin Françoise doit partir  pour de nouveaux soins du duc du Maine dans les Pyrénées, il en revint guéri. En 1678 l’avancement des travaux permet à Françoise d’y faire plusieurs séjours prolongés avec ses amis et d’y installer plusieurs neveux et nièces dont Charlot 2,5 ans le fils adultérin de son frère qui y vécut 10 années.

Avec sa position grandissante auprès du Roi, Françoise nommée à la cour Madame de Maintenon et Marquise dans les actes, est sollicitée comme marraine ou témoin de mariage. Lors de son séjour à Maintenon de l’été 1678 elle est  marraine au baptême de la petite fille de Guignonville son régisseur. Le parrain est le curé de la paroisse St Pierre, son père Edmée Boucher est procureur fiscal en 1679. On note que Françoise est bien désignée « D’Aubigny marquise de Maintenon et que sa signature est identique à celles des actes notariés depuis 1667 (Françoise d’Aubigny).

En 1678 et 1679 aidée financièrement par la Montespan, elle agrandit son domaine avec le pré-aux-bœufs et les terres de Pierres, Théneuse, Bois-Richeux et Néron augmentant ainsi ses revenus.

Le 8 janv.1680 sa position à la cour est officialisée car nommée 2e dame d’atour de la nouvelle Dauphine, elle est déchargée des enfants, mais doit suivre la caravane royale. Disposant de logements de fonction dans les palais royaux, Maintenon cesse d’être son seul but. Elle se préoccupe de le rendre habitable pour la cour et de se comporter en bonne châtelaine. En 1682 elle crée une manufacture de toiles en faisant venir des normands et des flamands de la région de Courtrai spécialistes des toiles damassées et une blanchisserie (situés dans les bâtiments de l’avant cour?) créant ainsi le plein emploi pour les habitants des environs. Elle se préoccupe des pauvres, qui dit elle à son frère « il faut assister à condition qu’ils travaillent »

Le 21 septembre 1682 voyage à Chambord, le Roi et la cour partent de Versailles (demeure officielle depuis le 6 mai 1682) par le « grand chemin de Versailles à Maintenon ». Après une étape à St Léger (visite du haras royal et un coucher sur place), arrivée à Maintenon le 22 pour le diner et l’après-midi visite du château et des jardins le Roi y séjourne pour la nuit. Françoise précédant le Roi en était partie le matin mais y laissa le duc du Maine qui en fit les honneurs au Roi. Ce fut l’occasion pour le Roi d’ordonner plusieurs choses qu’on y devait faire pour l’embellissement. (Creusement de canaux, projet de deux ailes à l’ouest et à l’est définies en 1686 par Mansart, réalisées en 1688).

Profitant de son voyage à Chambord, Françoise va rencontrer en Anjou les descendants d’une branche d’Aubigné de vielle noblesse. L’un d’eux un abbé lui fabriqua et produisit en 1683 une filiation avec sa famille. Cependant le juge d’armes déclara fictifs les actes qu’il avait produit, aussi continua t-elle de signer Aubigny comme son frère. Celui-ci nommé gouverneur de Cognac en 1677 (avec l’aide de sa sœur!), puis marié en 1678 attendait un enfant à naître en 1684. Baptisé à Cognac le 10/2/1686 (22 mois après la naissance) avec insistance de sa tante car sa mère huguenote tarde à se convertir. L’enfant se prénomma Françoise Charlotte Amable, ce sera l’héritière légitime de Mme de Maintenon. L’acte de baptême comporte les noms et signatures d’Aubigny pour Charles et son épouse.

Avec son mariage morganatique du 9/10/1683 (seulement 70 jours après le décès de la Reine) Françoise devenue presque Reine pouvait obtenir du Roi de nombreuses faveurs ou gratifications (pour sa famille, ses amis, Maintenon). Le destin la favorisa pour sa terre de Maintenon et la position sociale qu’elle en espérait. En effet le hasard voulut qu’à proximité de son domaine se construisit le plus formidable ouvrage de son temps à savoir l’aqueduc nécessaire au passage de la « rivière d’Eure » prévue pour alimenter en eau les fontaines de Versailles.

Les premiers travaux débutèrent en 1685, à la fois pour la rivière, dans le bourg et au château afin de pouvoir accueillir l’afflux considérable d’hommes de métiers et de militaires. On construisit : des chemins, des canaux, le pont de la Rue pour éviter le gué, un hôpital général remplaçant la charité, plusieurs magasins pour les matériels et matériaux, des fours à chaux, des briqueteries.

Travaux extensions du château

Le pont de la Rüe ou « pont rouge » est construit en 1685 pour remplacer le gué (guaize) devenant impraticable avec la construction du canal destiné au transport des matériaux pour l’aqueduc (le grès venant d’Epernon, les briques d’Abondant, le charbon d’Ecosse …). L’appellation pont rouge proviendrait de la couleur des casaques des cavaliers de Mme de Maintenon ou de la déformation du nom « Rüe ». Ce pont devenu trop étroit pour la circulation sera élargi en 1704 par l’entrepreneur Martin Colin pour la somme de 5 200L.

Pour le château les extensions et embellissements, suggérés par le Roi en 1682, sont définis par Mansart et réalisés en 1686-87 sous la conduite de J.P. Maistre architecte du Roi. Ce sont essentiellement la construction des ailes Est et Ouest pour relier, avec des pièces, le corps du bâtiment central aux tours sud alors aménagées pour le logement des serviteurs, et une grande galerie dans l’avant-cour reliant le logis central à la chapelle St Nicolas avec les écuries au rez-de-chaussée. Tous ces travaux de gros œuvre y compris peintures et décoration sont pris en charge dans les comptes des bâtiments du Roi.

Travaux des chantiers de la rivière et aqueduc

A partir de 1686 les séjours du Roi et de Françoise à Maintenon ont pour but la visite des chantiers liés à la rivière d’Eure avec revue des troupes et spectacles militaires (en 1686 12 juil. et 14 sept., en 1687 le 19 avr. et 27 juil. en 1688 le 22 mai). Le Roi est toujours accompagné de nombreux courtisans et de Françoise, tous sont hébergés au château (2 à 4 nuits).

Ce sera le thème central de l’almanach royal de 1688. En juillet 1687 Racine était de l’expédition il écrivit à Boileau avoir passé une bonne partie d’une après-dinée avec Mme de Maintenon mais ne travailla pas à ses pièces lors de ce séjour. Mme de Maintenon n’y revint pas car son cœur et son temps étaient absorbés par Noisy puis par St Cyr. La guerre contre la ligue d’Augsbourg interrompit les gros travaux en 1688 mais le chantier ne fut arrêté définitivement qu’en 1695.

Conséquences des travaux de l’aqueduc

Les conséquences des travaux de l’aqueduc furent importantes pour le statut social de la famille d’Aubigny. Dès 1685 alors que le frère se souciait de l’impact des premiers travaux sur le domaine promis à sa descendante, Françoise lui écrivit « ne vous mettez pas en peine, le dédommagement passera le dommage, et royalement ».

Aussi en mars 87, le Roi par l’intermédiaire de Louvois fit acquérir pour Mme de Maintenon plusieurs seigneuries voisines doublant l’étendue du domaine déjà agrandi en 1678. En juin 1688 le Roi érigea alors l’ensemble en Marquisat-pairie relevant directement de la couronne officialisant ainsi le titre de Marquise. L’acte du 31 juillet 1687 pour la vente au marquis de Louvois, acquéreur pour Françoise d’Aubigné, des seigneuries de Grogneul, La Folie, St- Piat, Chartainvilliers, Boigneville, Yermenonville, Harleville et tous autres biens en dépendant, moyennant la somme de 330 000 livres, est le premier acte civil rédigé avec le nom d’Aubigné.

D’autres gratifications royales sont accordées, en 1687 création d’un marché hebdomadaire et construction d’une halle sur la place centrale pour l’abriter, création de 4 foires annuelles. Plus tard vers 1692 Françoise fit reconstruire l’église paroissiale St Pierre de Maintenon devenue trop exigüe. La bénédiction pour la pose de la première pierre se fit le 4 juin 1692 et l’édifice achevé en juil. 1694 fut consacré en présence de l’évêque de Chartres « Godet des Marais » le 24 juin 1696 (en l’absence de Françoise).

Halle du marché avant surélévation vers 1860 – Eglise paroissiale St Pierre reconstruite en 1693

Conséquences nobiliaires

L’extension du domaine et son érection en Marquisat-pairie répondait aux objectifs nobiliaires de Françoise. Devenue épouse secrète du Roi, elle se souciait de sa noblesse (qu’elle fit entendre modestement au roi dira Saint Simon), surtout pour sa nièce dont elle voulait faire son héritière et la marier dans la haute noblesse.

Aussi à l’approche de la grande promotion de l’ordre du Saint-Esprit de 1688, elle l’envisagea pour son frère et prit son nom d’Aubigné. Elle fit pour cela pression sur les juges d’armes obstinés à juste raison de ne pas accepter les documents fournis par l’abbé d’Aubigné en 1683. Après une lettre au juge d’Hozier rédigée dans ces termes : « le roi ne peut comprendre non plus que moi la fausseté de ce contrat… », les commissaires de l’ordre (dont Claude de Rouvroy de St Simon) acceptèrent sans difficultés la promotion de Charles. De ce fait Françoise Charlotte d’Aubigné « bonne fille, toute instruite, et remplie de religion par sa tante pouvait se marier avec un parti prestigieux » ce fut Adrien Maurice de Noailles qui reçut en dot le Marquisat de Maintenon.

Dans la liste des chevaliers promus à l’ordre du Saint-Esprit du 31 décembre 1688 on trouve : Charles, comte d’Aubigné, gouverneur du Berri ; les marquis de Montchevreuil et de Villarceaux, amis de Mme de Maintenon ; Anne Jules, duc de Noailles, pair et maréchal de France futur beau père de la fille de Charles d’Aubigné.

De nombreux actes religieux de l’église N.D. de Versailles comportent les mentions et signatures de Françoise, en raison de sa notoriété. Jusqu’en 1687 ce fut toujours avec le nom Aubigny. C’est encore le cas le 27 janvier 1687 pour le mariage d’Agnès d’Auvergne de Gagny jeune fille éduquée dans la maison de St. Cyr.

A partir de juillet 1687 on commence à voir apparaitre la forme « Françoise d’Aubigné » dans le texte des actes ou comme signature. Au mariage de sa petite cousine Françoise de Ste Hermine avec Louis de Mailly le 9 juillet 1687, elle signe d’Aubigné mais son frère Charles signe d’Aubigny. Un peu plus tard le 24/12, il adopte comme sa sœur le patronyme d’Aubigné. Par la suite ce sera toujours d’Aubigné comme dans les actes ci-après  du  9/7/1687 et du 24/12/1687.

Dans le contrat de mariage du 31 mars 1698 entre Adrien-Maurice de Noailles, et Françoise-Charlotte-Amable d’Aubigné, le nom de tous les membres de la famille de Françoise est d’Aubigné. Il en est de même sur l’acte du mariage célébré le 1er avril 1698 en l’église Notre-Dame de Versailles.

Signatures : contrat du 31/3/1698                              acte de mariage du 1/4/1698.

Le domaine de Maintenon, conséquences

Ainsi après un mariage somptueux, le jeune couple Adrien-Maurice de Noailles et Françoise-Charlotte-Amable d’Aubigné prit en charge le domaine et rendit le 30 août 1703 l’aveu au Roi pour le marquisat. Après une brillante carrière militaire qui le conduisit au titre de Maréchal de France, Adrien-Maurice, 3e duc de Noailles, joua un rôle politique important comme ministre d’état membre du conseil de régence.

Le domaine agrandi avec le comté de Nogent le Roi et le duché d’Epernon sera transmis dans la famille de Noailles jusqu’à la révolution. Celle-ci entraina un certain démantèlement.
Cependant grâce au courage à l’opiniâtreté et à la chance d’Emmanuel (fils cadet de Louis 4e duc de Noailles décédé en 1793), qui après sa libération du cachot (où il fut mis, au retour de son ambassade de Vienne) avait pu récupérer la partie principale du domaine avec le Château, celui ci sera sauvé du découpage abusif des ventes de biens nationaux.
Ensuite l’ardeur de Paul de Noailles (6e duc en 1827) son petit fils, à restaurer embellir et moderniser le château et ses dépendances (moulins fermes…) ainsi que ses positions de commanditaire de la Cie Gouin et d’administrateur de la Cie des chemins de fer de l’ouest, avaient largement contribué à la pérennité du domaine.

Les atouts actuels de la ville de Maintenon avec sa gare ses jardins ses propriétés et le château en sont la conséquence. Enfin les descendants de la famille ont pu sauver et rétablir le château et son domaine après les outrages du dernier conflit mondial et ont su en transmettre la gestion au département assurant ainsi sa pérennité.

Conclusion

Françoise d’Aubigny,

  • marquée dans sa jeunesse par l’infortune de ses parents et la hantise de la pauvreté.
  • mais forte de sa culture, de ses talents (volonté ambition entrepreneur discrète patiente) et de ses qualités d’éducatrice et d’observation a su saisir ses opportunités et orienter son destin
  • pour acquérir et développer ses biens matériels
  • pour cultiver et transmettre sa spiritualité au Roi
  • pour gravir l’échelle sociale la conduisant avec sa famille à la plus haute marche de la noblesse

Malgré les aléas de l’histoire les conséquences de son établissement à Maintenon restent, après plus de trois siècles, marquantes et profitables.

Jacques Bresson 2020

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