Maurice de Vlaminck
Gérard Leray, Vlaminck 1941-1947, un fauve dans la tourmente, éditions Ella, 2025.
Maurice de Vlaminck serait considéré comme l’un des plus grands peintres français de la première moitié du XXᵉ siècle si sa notoriété n’était pas entachée par ses agissements durant la Seconde Guerre mondiale. Sa participation au voyage en Allemagne de 1941 sous l’égide de la Propagandastaffel et sa charge contre Picasso en 1942 dans l’hebdomadaire Comœdia – financé par l’occupant – ont nourri les accusations d’artiste « collabo » portées contre lui à la Libération.
Vlaminck est donc emporté par la vague d’épuration au milieu d’une pléiade de célébrités : Arletty, Sacha Guitry, Louis-Ferdinand Céline, Jean Giono, Paul Belmondo, André Derain, etc. En 1946, il est condamné à un an d’interdiction d’exposer. Pour autant, mérite-t-il d’être cloué au pilori ?
Vlaminck est un personnage très complexe. Il est un colosse, grande gueule, anarchiste, pacifiste – et cependant colérique -, provocateur, écorché vif, en quête perpétuelle de reconnaissance sociale. Crève-misère jusqu’à la quarantaine, son adhésion au fauvisme lui apporte le succès pictural et la fortune matérielle inhérente. Son ego est alors comblé.
En 1925, il choisit, avec celle qui deviendra bientôt sa seconde épouse, de s’installer au septentrion de l’Eure-et-Loir, dans une propriété dite de « La Tourillière », commune de Rueil-la-Gadelière. Là, il se transforme en gentleman farmer, obsédé par la terre nourricière. Pour autant, il n’y vit pas en ermite. Il se bâtit une réputation de « peintre flamand » aux antipodes de la mode méditerranéenne ensoleillée. Il trône au milieu d’une cour de fidèles qui le visitent souvent.
Très au courant des actualités nationale et internationale, il vitupère sans arrêt contre les gouvernants, contre le progrès technique destructeur d’humanité. Ses publications d’écriture rabâchent le « c’était mieux avant ». Au milieu des années trente, il a la prémonition de la Grande Catastrophe. Il prédit la guerre et la fin prochaine de notre civilisation.
Quand arrive la « vraie » guerre, Vlaminck ne peut résister aux sirènes de l’hitlérisme. Il n’a jamais détesté l’Allemagne ni les Allemands, ni avant ni après la Première Guerre artiste dégénéré » par les nazis lui a même fait de la publicité.
Il considère sa participation au fameux voyage itinérant en Allemagne fin 1941 comme une juste reconnaissance de son art, sans prendre la mesure de l’opération de manipulation. Sa femme lui a pourtant conseillé de s’abstenir. Par ailleurs, pendant l’Occupation, il entretient des relations avec plusieurs responsables allemands, dont Arno Breker, le sculpteur favori de Hitler, qu’il reçoit d’ailleurs à la Tourillière…
Sous l’angle culturel, Vlaminck exècre le mouvement cubiste, incarné par Picasso, qui symbolise à ses yeux la dégénérescence artistique. Extraits de sa diatribe publiée dans Comœdia le 6 juin 1942 :
« Pablo Picasso est coupable d’avoir entraîné la peinture française dans la plus mortelle impasse, dans une indescriptible confusion. De 1900 à 1930, il l’a conduite à la négation, à l’impuissance, à la mort.
(…) Le Cubisme ! Perversité de l’esprit, insuffisance, amoralisme, aussi éloigné de la peinture que la pédérastie de l’amour.
(…) tout l’art cubiste se résumait en des décorations inanimées plus ou moins réussies, qui n’avaient pas plus de rapports avec la peinture que n’auraient pu en présenter le carrelage d’une mosquée, les arabesques d’un tapis persan ou la mosaïque d’un temple grec.
(…) Picasso a étouffé, pour plusieurs générations d’artistes, l’ »esprit de création », la foi, la sincérité dans le travail et dans la vie. »
Ma thèse est qu’il est jaloux de l’Espagnol, jaloux de la multitude de ses talents artistiques, jaloux de son succès durable et croissant. Vlaminck a conscience que son propre talent se situe deux ou trois tons en-dessous, mais il refuse de l’admettre. Il en souffre beaucoup. Sa grande faute – c’est une faute, pas une simple erreur – a été de se servir de sa situation confortable pendant l’Occupation pour régler ses comptes avec l’Autre, sans que celui-ci puisse se défendre, vu son statut d’apatride.
Gérard Leray





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