L’aménagement des entrées de la ville de Chartres 1790-1832 -2 ème partie-

La porte des Épars à la veille de la Révolution.

Le plan de la ville de Chartres en 1750, dressé vers 1860 par la Société archéologique d’Eure-et-Loir à l’aide de documents anciens, nous permet de connaître le tracé au sol des ouvrages qui protégeaient alors cette entrée de ville : deux tourelles contrebutées par d’épais contreforts datant sans doute du XIVe siècle (lors des travaux que nous allons évoquer, on découvrit des restes de fondations ayant peut-être supporté la construction du XIIe). En avant de la porte avait été établi, vraisemblablement entre les deux sièges de la fin du XVIe, un cavalier, ou basse-cour, triangulaire et dont la pointe avoisinait l’emplacement occupé par la statue de Marceau.

La porte elle-même s’ouvrait précisément au carrefour des rues du Bois-Merrain et Noël-Ballay (alors Grande-rue-des-Épars), au fond de l’actuelle rue Delacroix.

De l’élévation du monument, nous n’avons que peu d’idées. Aucune vue de face ne nous est parvenue et les panoramas anciens de la ville sont généralement pris du côté de l’est. Aussi ne peuvent-ils nous donner au mieux qu’une vue de dos de la porte des Épars, vue dont le manque de fidélité fréquent dans ces représentations ne nous permet pas de garantir l’exactitude. Ainsi en est-il pour la peinture représentant le siège de 1568 et les gravures de Belle-forest (1575) et Braun (1580).

La basse-cour était une gêne supplémentaire pour l’accès des voitures qui n’y pénétraient que par un passage ouvert sur le flanc nord et devaient ensuite tourner à angle droit pour se présenter devant la porte. Cette manœuvre était encore compliquée par la présence de constructions qui encombraient la basse-cour. Ces constructions s’étaient peu à peu édifiées grâce à la complicité de la municipalité qui, au moins depuis le XVIe siècle, accordait des concessions de terrain à proximité des murailles pour y entreposer des matériaux ou même y bâtir, ceci aux risques et périls des concessionnaires qui devaient s’attendre à voir leurs constructions détruites en cas de menace de siège.

En 1776, à la suite d’un accident provoqué par l’exiguïté du passage et où un enfant avait eu les deux jambes écrasées, la ville acheta deux maisons dans la basse-cour afin de les faire démolir et établir à leur place une seconde ouverture.

C’était là une première atteinte au système défensif de la ville, système auquel bien peu de gens devaient croire encore, les armes de siège ayant fait des progrès depuis 1591. Aussi, deux ans plus tard, des habitants demandèrent des concessions pour bâtir, dans des conditions moins aléatoires, sur les terrains occupés par les fossés de la place des Épars et un homme de l’art, Laurent Morin, fut chargé de « faire un plan de la place des Épars et des bâtiments qui doivent en faire la décoration », moyennant la promesse de concession de terrain à son propre bénéfice.

Plan de la ville de Chartres par Laurent MORIN -1779-.

Ce Laurent Morin était un curieux personnage. Né dans le Calvados, en 1737, il se parait d’un titre d’architecte vraisemblablement usurpé. L’indigence de son orthographe, à peine phonétique, témoigne d’une culture générale pour le moins lacunaire. Néanmoins, il n’était pas dénué de talent et possédait même fort bien son métier de conducteur de travaux. Comme l’écrit M. Jusselin, « raconter sa vie serait faire l’histoire de toutes les démolitions ct aménagements d’églises et autres monuments au temps de la Révolution, de tous les projets d’urbanisme conçus depuis la fin du XVIIIe siècle ». L’abbé Sainsot pensait que « Morin, en architecture, partageait les idées de son temps qui nous paraissent aujourd’hui peu acceptables, mais malgré cela il était homme de goût ».
Dans « l’état nominatif du tiers des citoyens compris sur le rôle de la contribution mobiliaire de 1793 dans le cas d’être atteints par l’emprunt forcé », Morin figure pour un capital de 1 200 l. avec la mention suivante : « vit de son état, possède des propriétés, entreprend beaucoup, mais présumé n’être pas aussi riche qu’il le paraît ».

Les abords du Théâtre (ancienne église Sainte Foy) vers 1808 (Jean Laurent

Vers 1770, il participa activement à la construction de la chapelle de l’évêché. Le trumeau sculpté au-dessus de la porte d’entrée porte son nom. Au temps de la vente des Biens nationaux, il se livra à d’importantes acquisitions, en particulier de l’église Sainte-Foy, qu’il transforma en salle de théâtre, et de l’église Saint-Aignan. Ne sachant que faire de cette dernière, il proposa, à la suite du Concordat, en 1802, de la donner à la ville pour faire retour au culte. Mais son don fut refusé sous prétexte que l’exiguïté du budget communal n’en permettait pas l’entretien et aussi, sans doute, parce que beaucoup de conseillers, en bons voltairiens, estimaient que deux églises suffisaient bien aux besoins de la population.

Le projet établi par Morin en 1778 ne put recevoir les autorisations nécessaires. On se borna à démolir quelques bâtiments dans la basse-cour des Épars.
En décembre 1780, Morin réclame à deux reprises l’exécution de la promesse qu’on lui a faite de lui concéder du terrain. En vain. Aussi, en février 1782, présente-t-il son mémoire pour différents levers de plans dont celui du « tairain de la place des Baricade et acsésoire à leffet di projetter une place dont jen ait remis le pland à la ville et l’ellevations ».

Il fallut donc attendre que la Révolution soit consommée et que le corps de ville ait acquis la liberté de ses décisions pour que ces projets connaissent un début d’exécution.

Premiers plans d’urbanisme.

Qu’à l’époque gallo-romaine Autricum se soit modernisée en respectant un plan concerté, le contraire serait étonnant et les découvertes effectuées dans le sous-sol chartrain depuis quelques années commencent à apporter certaines clartés dans l’étude de ce passionnant problème.
Par contre, nous n’avons pas une idée bien claire des principes de voirie qui guidèrent ceux qui furent chargés de reconstruire la ville à la dure occasion des guerres ou des sinistres qui la ravagèrent. Force était, de toute façon, de tenir compte de ce qui avait échappé à la destruction et de la configuration du terrain. Il semble que l’on ait, assez approximativement, tenté de conserver le quadrillage gallo-romain en se pliant à la nécessité de faire converger les voies principales vers un nombre limité de passages ouverts dans l’enceinte. Par ailleurs, on peut se demander si cette horreur de la ligne droite marquée par le plan du vieux Chartres tient du hasard, des empiétements plus ou moins autorisés sur la voie publique ou d’un parti-pris délibéré, à fins stratégiques, d’éviter les longues enfilades et de créer des passages en chicane.
Quant à l’architecture, s’il s’est trouvé à toutes les époques des citoyens désireux d’embellir leur ville (c’est le souci explicitement exprimé au XVIe siècle par le médecin Claude Huvé), aucun pouvoir public n’eut le goût, ou les moyens, d’envisager un plan d’ensemble avant la fin du XVIIIe.
Il faut avouer que peu de possibilités existaient à cet égard dans le corset étriqué de remparts plusieurs fois centenaires et que ne parvenait plus à justifier la routine administrative. Renverser ces murailles allait ainsi constituer autant un acte politique qu’une mesure d’urbanisme.
On sera peut-être surpris de constater que les transformations de la ville de Chartres au XIXe siècle avaient été prévues dès le début de la période révolutionnaire. Elles n’étaient pas, pour autant le fruit de l’improvisation mais témoignaient d’une clarté de vues certaine en même temps qu’elles marquaient le désir de mettre fin à une trop durable médiocrité.

Si la Révolution de 1789 à pu triompher sur le plan national c’est que, localement, elle était déjà faite dans les esprits et le foisonnement des idées qui marque cette époque résulte de la réflexion qui avait longuement mûri.

L’acte de vente du clos Notre-Dame, en date du 15 janvier 1792 porte en annexe un plan sur lequel sont réservées toutes les voies qui constitueront le quadrillage du quartier des Petits-Blés, lequel ne commencera à se construire qu’à partir de 1830.
Le rapport lu en 1796 par l’officier municipal Pâris-Mainvilliers n’est pas moins instructif.
Il prévoit en effet la destruction de la plus grande partie des murailles et la vente des matériaux au profit du gouvernement afin de fournir de la pierre à bâtir, « objet rare dans cette commune »,

  • la construction de bâtiments en arcades de part et d’autre de la place des Épars et de maisons aux abords de la place Châtelet:
  • la suppression de toutes les portes à l’exception de la porte Guillaume, en raison de son intérêt architectural;
  • l’établissement d’un pont au voisinage de la place Drouaise et d’une voie nouvelle le long des fossés de l’Eure;
  • l’établissement d’une large voie bordée d’une rangée de maisons depuis le cavalier de la porte Saint-Michel jusqu’à la place des Épars;
  • enfin la création d’un accès plus facile à la place des Halles.

On ne fait guère mieux aujourd’hui en établissant P.O.S. et S.D.A.U. car on peut ainsi constater que le Chartres de 1850 existait en fait dans les cartons plus d’un demi-siècle auparavant.

Notons que la justification, surprenante au premier abord, de la destruction des murailles par le désir de récupérer de la pierre à bâtir, appartient à une longue tradition locale. C’est la raison pour laquelle Chartres conserve si peu de témoignages apparents de ses constructions antiques.

La création de la place des Épars.

Le 9 mars 1792, devant le notaire Crochart, fut adjugé à Étienne Mirey, dit La Fleur, moyennant 18 700 l, la construction d’un bâtiment sur un terrain joignant la porte des Épars, à gauche en sortant de la ville, conformément aux plans dressés par Morin. Ce bâtiment était destiné en partie à servir de corps de garde.
Mirey avait arraché l’adjudication à un autre entrepreneur et architecte, Jacques Sainsot, qui sera maire durant quelques mois, de décembre 1794 à mars 1795 et qui léguera surtout à la postérité le souvenir de l’iconoclaste du portail nord de la cathédrale. Ce fut lui qui détruisit six statues et en mutila plusieurs autres avant d’être empêché par le conventionnel Sergent de poursuivre son stupide travail. Ce fut lui aussi qui profana les reliques de saint Piat.

Étienne Mirey avait présenté comme caution solidaire un autre Chartrain bien connu, Michel Chasles, négociant en matériaux, grand-père du futur maire de Chartres sous la monarchie de Juillet.
Il n’est pas sans intérêt de relire quelques passages de ce traité qui nous renseigne sur les procédés de construction alors en usage.

« L’adjudicataire sera tenu… de remettre les clefs es mains de la municipalité le 1er octobre prochain; de rendre la partie qui doit servir de corps de garde habitable pour le 1 mai prochain; de payer au sieur Morin architecte la somme de 200 l tant pour les plans et devis par lui dressés pour la plantation qu’il fera dudit bâtiment conformément au plan général… et pour tracer l’épure en grand, tant des arcades, corniches, appuis et autres décorations des façades : laquelle épure sera faite sur un enduit que l’adjudicataire sera tenu de lui préparer ainsi que les échafaus nécessaires, dans l’endroit qui sera indiqué ».

Le devis des ouvrages à exécuter prescrit d’établir des « tranchées de 4 pieds de profondeur au fond desquelles seront posés des grillages en charpente en bois de 7 à 8 pouces de grosseur pour ceux portant les murs de face, de 5 à 6 pour les autres, d’au moins 6 pieds de long et assemblés en queue d’aronde. Les cases de ces grillages seront remplies de petites pierres arrangées à la main, battues à la hie et arasées de niveau ». Ces fondations devaient être surmontées d’un massif de plus gros cailloux « bien pansés à bain de mortier de chaux vive par rang de hauteur égale jusqu’à trois pouces près du sol de la terre ». La façade devait comprendre deux arcades, piliers et « plaintes » en pierres de Berchères choisies sans trous et taillées sans aucune écornure, les appuis des croisées en plâtre avec consoles et recouverts d’une dalle de pierre de liais de 5 pouces d’épaisseur, la corniche en briques faites exprès suivant le profil, revêtue de plâtre avec modillons et couverte de pierre de liais de 2 pouces, surmontée d’un « soc » en pierres de Berchères.
Il s’agit du bâtiment qui fut démoli il y a quelques années pour permettre la modernisation du Crédit Lyonnais et qui jouxtait la pâtisserie Guerbois, laquelle occupe exactement l’emplacement des murailles au contact de la pile de droite de la porte des Épars.

« Pland Elevation du Batiment que Messieurs les Maires et Officiers Municipaux deSire faire construire a la porte des Eparts. Donné par nous architectte le 8 Mars 1792. L. Morin » Photo Joly

Le dessin qui accompagne le devis nous donne un profil en coupe de la porte. Mais il est à peu près assuré qu’il s’agit d’une porte modernisée dans la perspective du plan de décoration conçu par Morin. Les travaux furent surveillés par Quévanne, ingénieur en chef du département. En octobre 1792, celui-ci mit en cause la qualité de la maçonnerie des voûtes des caves comme responsable de fissures apparues dans le mur de refend qui limitait provisoirement la construction du côté de l’ouest. A la suite de cet incident, le 16 février 1793, la municipalité accepta de vendre le bâtiment à Mirey, ainsi que les terrains voisins et, en particulier, la largeur d’une arcade supplémentaire.
Le 5 avril suivant (1793), toujours devant le notaire Crochart, et en présence des membres du Conseil général de la Commune, furent adjugés les terrains situés en avant de la porte des Épars et des fossés voisins.

Les lots se répartissaient ainsi :
à gauche en sortant, un lot faisant l’angle de la rue (actuellement Delacroix) et de la. place et comprenant en façade 3 arcades et 3 piliers et demi sur la rue, 4 arcades et 4 piliers et demi sur la place (actuellement Crédit Lyonnais, anciennement café du Commerce);

  • lot n° 2 : 2 arcades et 2 piliers et demi (actuellement pharmacie Couvert) ;
  • lot n° 3: un avant-corps (c’est l’actuelle pâtisserie Gerbet) plus une arcade et un pilier et demi);
  • lot n° 4: 3 arcades, 2 piliers et 2 demi-piliers;
  • lot n° 5 : 2 arcades et 2 piliers et demi;

Comme on le voit, l’avant-corps occupait dans le projet une position centrale entre deux façades se développant chacune selon six arcades. On saura par la suite pourquoi ce projet ne put être respecté.
A droite en sortant, le 1er lot comprenait en façade sur la rue 2 arcades, 2 piliers et demi en avant de la porte, ainsi que le pilier de la porte sur l’emplacement duquel devaient être établies 2 autres arcades encadrant une porte. Il fut sursis à la vente de ce lot en attendant que la municipalité ait arrêté sa position sur le maintien ou la reconstruction de la porte et aussi en raison de la présence d’une petite boutique attenante à la porte en dedans de la ville (emplacement du magasin de fleurs et du tabac « le Pacha »);

  • lot n° 2 : une arcade et demie et un pilier et demi (emplacement de la charcuterie);
  • lot n° 3, faisant l’angle et se développant selon 2 arcades et demie et 3 piliers sur la rue, 4 arcades et 4 piliers et demi sur la place;
  • lot n° 4: 2 arcades et 2 piliers et demi (ces deux lots sont occupés aujourd’hui par les magasins du « Printemps »);
  • lot n° 5 : l’avant-corps et 2 arcades et 2 piliers et demi; lot n° 6 : une arcade et demie et un pilier et demi;
  • lot n° 7 : non précisé dans l’acte, aurait dû comporter; vraisemblablement 2 arcades et demie afin d’assurer la symétrie du projet. L’aile à droite de l’avant-corps est occupée par l’hôtel de France.

Les conditions de l’adjudication portaient obligation de se conformer aux plans utilisés par Mirey l’année précédente, de construire le rez-de-chaussée dans le délai de quatre ans et le surplus dans les dix ans de l’adjudication.
Il était permis d’aplanir le terrain situé au pied des murailles de la ville, à condition de construire un mur de soutènement pour parer aux risques d’effondrement.
Un délai d’un an était accordé pour le paiement, moyennant intérêt de 5 %.

Les acquéreurs furent des artisans, commerçants et entrepreneurs, parmi lesquels Mirey acquit le 2ème lot à droite, Morin le 5ème et Sainsot le 7ème, Il semble bien qu’une cabale dirigée contre Morin força celui-ci à enchérir plus qu’il ne l’aurait souhaité.
Mais les rédacteurs de l’acte d’adjudication n’avaient pas prévu la période troublée et l’instabilité économique qui allaient suivre.

Roger Joly

A suivre

 

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