1645, un baptême très chic à Yermenonville

Le mardi 2 avril 1645, le curé d’Yermenonville, modeste village de 300 habitants, oublié de tous entre Maintenon et Gallardon, s’apprête à célébrer un baptême hors du commun.

L’enfant à baptiser s’appelle Dominique Riotte. Il est né quelques jours auparavant, et, sans doute de constitution faible, a été ondoyé en urgence par le curé du village voisin, St Piat. Ce jour du 2 avril, il ne reste que les « cérémonies », comme l’écrira le curé d’Yermenonville sur son registre : rituel des huiles saintes, prières et désignation des parrains/marraines.

Ce serait simple routine si l’enfant n’était pas le fils du seigneur d’Yermenonville, très bien introduit à Versailles, si les parrain et marraine n’étaient pas des personnages de premier plan, et si l’assistance ne se composait pas comme d’habitude de quelques villageois. Bref, le curé est dans ses petits souliers…

Antoine Riotte, le père, est écuyer de la Grande Ecurie du Roi à Versailles : sa charge l’amène à fréquenter des gens bien placés. Sa femme, Anne Bigorne, épousée en 1639, était fille d’un membre de la compagnie des chevau-légers du roi qui, après cinq ans de service, avait probablement été anobli, sans pour autant affubler son nom d’une particule, ce  que sa fille faisait volontiers !  Parmi les relations à la Cour d’Antoine Riotte se trouvait manifestement Jean de Ligny, personnage clef de notre histoire, qui faisait partie de trois réseaux familiaux exceptionnels. 

La dynastie des Ligny

Jean de Ligny, proche d’Antoine Riotte, certainement présent au baptême, est seigneur de Grogneul (tout proche d’Yermenonville où il possède de nombreuses terres). Ayant fait un bel héritage, il est fort riche, conseiller au Parlement, très bien logé à Paris dans un bel hôtel, et ayant de nombreux débiteurs dans la région. A peine âgé de 28 ans en 1645, il avait acheté la seigneurie d’Yermenonville sur adjudication après saisie en 1643 pour la belle somme de 13 000 livres, et venait de la revendre à Riotte. Il était le descendant d’une famille riche et bien en cour.

Son  grand père (prénommé Jean lui aussi) est à l’origine de la fortune de la famille sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII : il était Trésorier des parties casuelles (il gérait une bonne partie des revenus royaux, et d’immenses flux d’argent transitaient par ses mains), Secrétaire du Roi, Maison et Couronne de France, et Conseiller du Roi en son Conseil d’État. Déjà seigneur de Rantilly, il avait acheté les seigneuries de Grogneul et de St Piat. Dès les années 1601–1607, on le voyait racheter méthodiquement toutes les parcelles de terre, les censives et les droits seigneuriaux disponibles autour de St Piat, Yermenonville et Mévoisins.

Son père (encore un Jean, décédé à l’époque du baptême), avait épousé Charlotte Séguier en 1609. Ce qui nous oriente vers une deuxième famille de notables.

Le clan des Séguier : un premier trio

Charlotte Séguier avait deux frères. Le premier est le célèbre chancelier Séguier. Cest en 1645 un des hommes les plus puissants du royaume sous Louis XIII et Louis XIV : chancelier de France (1635–1672), garde des sceaux, président à mortier, intendant, et protecteur de l’Académie française.

Le second frère est Dominique Séguier, évêque de Meaux : c’est lui qui sera le parrain de l’enfant Riotte, auquel il transmet son prénom. Son successeur à l’évêché de Meaux sera Dominique de Ligny, frère de notre Jean de 1645 : on reste en famille ! Ce Dominique de Ligny sera plus tard seigneur de Boigneville et d’Yermenonville : on reste dans les parages !

Les sœurs Boyer : un deuxième trio

Notre Jean de Ligny, celui de 1645, avait épousé Elisabeth Boyer, qui avait deux sœurs, Louise et Marie.

Leur père, Antoine Boyer, était un membre éminent de la noblesse de robe triomphante sous Henri IV et Louis XIII. Comme Greffier des présentations de la Cour du Parlement de Paris, il disposait d’une charge extrêmement lucrative et avait de quoi doter généreusement ses trois filles.

Louise Boyer avait épousé le duc de Noailles qui sera maréchal et dont la lignée sera propriétaire de Maintenon. Peut-être était-elle présente au baptême.

Marie Boyer avait épousé Jean Tambonneau, membre quant à lui d’une dynastie de la haute finance et de la justice administrative, qui a compté cinq présidents à la prestigieuse Chambre des Comptes de Paris. Lui-même est Président en la Chambre des Comptes.Il a acheté en 1642 un vaste terrain dans le quartier du Pré-aux-Clercs (le futur Faubourg Saint-Germain), où il s’est fait construire un magnifique hôtel particulier par Louis Le Vau, futur premier architecte de Louis XIV. Dans cette demeure, on reçoit du beau monde. Le duc de Saint Simon affirme dans ses mémoires que « madame Tambonneau était riche, bien logée et meublée, et avait trouvé le moyen de voir chez elle la meilleure et la plus importante compagnie de la Cour et de la ville… Elle ne sortait presque point de chez elle, et s’y faisait respecter comme une reine ». Et pourtant, cette reine de Paris est bien présente à l’église d’Yermenonville en ce printemps 1645, peut-être accompagnée de son époux  : c’est la marraine du fils Riotte !

Un beau baptême pour Dominique Riotte

Antoine Riotte, fort de ses relations à Versailles et à Paris, a réuni autour de son fils un évêque et une « reine de Paris » comme parrain et marraine, et un groupe de personnalités de premier plan. Il y avait tout pour impressionner le curé, lui même certainement d’origine paysanne comme la plupart des curés de campagne, et plus habitué à  la petite noblesse rurale qu’à la grande noblesse de la capitale (même si c’était surtout de la noblesse « de robe »).  Tout s’est manifestement bien passé. On en veut pour preuve la page du registre où apparaît l’acte de baptême : ordinairement, le curé écrit à la va-vite, cumulant les ratures et les taches d’encre. Rien de tout cela ce 2 avril 1645 : le curé, une fois le trac dissipé, est en état de s’appliquer, et nous livre un très beau document. Et, pour une fois, le parrain et la marraine savaient signer de leur nom !

Michel-Henri Gensbittel

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


La période de vérification reCAPTCHA a expiré. Veuillez recharger la page.