Saint-Lubin de Châteaudun

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Bernard ROBREAU

SAINT-LUBIN DE CHÂTEAUDUN : 

DE QUELQUES PROBLÈMES
HISTORIQUES SUSCITÉS PAR UNE FOUILLE

En 1980, la Société dunoise d’archéologie a ouvert un chantier de fouilles dans l’ancienne église Saint-Lubin de Châteaudun. Vendu comme bien national à la Révolution, cet édifice, aujourd’hui en ruines, est susceptible d’éclairer, par sa fouille, quelques problèmes d’histoire locale et régionale. Nous voudrions montrer ici l’exceptionnel intérêt du site, les acquis de la campagne 1980, et surtout formuler quelques hypothèses pouvant contribuer à guider une nouvelle campagne.

UN SITE IMPORTANT

L’église Saint-Lubin, contiguë aux fossés du château jusqu’en 1615, est située à l’intérieur des plus anciennes murailles de la ville. La légende de saint Aventin, certes connue par une vie de saint tardive et aujourd’hui perdue, en attribuait l’érection à ce saint qui signa comme évêque de Dun au concile d’Orléans.
Grégoire de Tours nous rapporte aussi les démêlés de Promothus pour être reconnu évêque de la ville, ce qui suppose là encore une église épiscopale. Lucien Merlet la localisait à Saint-Lubin, en prenant comme principal argument la première dédicace de l’église Saint-Étienne. La première appellation de Saint-Lubin est en effet postérieure et aurait été donnée en souvenir d’un miracle effectué par le saint évêque de Chartres dans une maison proche de l’église.

L’église n’est sûrement attestée qu’au milieu du XIe siècle. Ses vestiges actuels indiquent cependant une existence antérieure. De forme très allongée (34 m sur 7), laissant supposer des agrandissements successifs, l’édifice possède des éléments romans (petites fenêtres à large ébrasure intérieure, arcatures dans le chœur) et d’autres vraisemblablement un peu antérieurs (arc recherchant un effet polychromique par l’emploi de pierres sombres et blanches et incluant la brique dans son appareillage, chaînage d’angle très large avec amorce d’ « opus spicatum »).

 

LES ACQUIS D’UNE FOUILLE SUCCINCTE

Provoquée par l’inclusion du site dans une opération de restructuration urbaine (contrat Châteaudun ville moyenne régionale), la campagne de fouille 1980 a confirmé l’intérêt du site. Un sondage de 10 m2 environ, effectué dans le chœur, a démontré l’existence d’un état antérieur à l’état roman. Deux murs arasés ont été retrouvés.

Le premier et le plus ancien, conservé sur un mètre d’élévation, semble dessiner une abside circulaire, témoignant d’un édifice plus court de quatre mètres mais plus large de trois. Épais de 1,10 m au sommet, il est constitué de deux parements en petit appareil grossièrement cubique non jointoyé, maintenus simplement par un blocage interne de mortier. Le second, réduit aux fondations, ferme l’abside à l’ouest. Il doit correspondre, vu son épaisseur (1,80 m), à un remaniement de l’édifice précédent.

La fouille a aussi révélé de très nombreuses sépultures médiévales et modernes. Les inhumations ont été faites en cercueil. Des vases funéraires ont été dégagés dont deux en place sur les flancs de fosses postérieurement réoccupées.
Leur position permettra sans doute d’apporter des éléments de datation. L’un se trouvait sous une sépulture exceptionnellement orientée tête à l’est, ce qui doit indiquer une sépulture de prêtre probablement enregistrée par des documents d’archives. Les vases funéraires soulignent l’originalité locale, étant assez différents de ceux retrouvés à Chartres, Orléans ou Blois. Sous ces inhumations, il subsistait une couche de remblai contenant de nombreux tessons gallo-romains ainsi que des ossements brisés et dispersés ayant subi l’action du feu.

 

UN SITE QUI SUSCITE DE NOMBREUSES QUESTIONS

La fouille de Saint-Lubin invite à reprendre un certain nombre de problèmes et à formuler quelques hypothèses susceptibles de les faire avancer.

En ce qui concerne les origines de l’agglomération dunoise, la fouille apporte la découverte de nombreux tessons gallo-romains. Certains appartiennent au gallo-romain précoce et confirment le témoignage de la toponymie sur l’existence d’un oppidum gaulois. Le plan de l’édifice s’inscrit aussi correctement dans la trame d’un plan gallo-romain à composantes orthogonales.

Le problème des débuts du Christianisme dans la région recevrait beaucoup d’éléments nouveaux si une prochaine campagne permettait de retrouver des éléments de l’église d’Aventin et Promothe. Pour l’instant nous devons nous contenter de l’apport des sources écrites. La légende nous présente saint Aventin comme un membre de l’aristocratie gallo-romaine locale du Ve siècle : son père est prétendu « comte de Dun », son oncle Flavius est évêque de Chartres et Solemne son frère prend part à l’épisode de la conversion de Clovis. Lui-même séjourne à Mienne où l’on a retrouvé une imposante villa gallo-romaine et il aurait bâti l’église Saint-Étienne de ses propres deniers. L’institution d’un évêché à Dun peut alors correspondre à l’importance prise par une famille dirigeante dunoise acquise au Christianisme. Cette institution épiscopale semble brève puisque Promothus essaiera en vain, grâce à l’appui de Sigebert, de reconstituer l’évêché. Entre les deux se trouve l’épiscopat de Lubin auquel on attribue traditionnellement une œuvre d’organisation et de délimitation du diocèse de Chartres. On peut s’appuyer sur l’examen de la carte de répartition de sa dédicace. La prédilection pour les localités d’origine gauloise (Dun, Averdan…) ou gallo-romaine (Verdes…) proches de voies de communication (axe du Loir, etc…) ou de cimetières mérovingiens (Fréteval, Cloyes…) semble confirmer l’ancienneté de la dédicace et, dans notre cas, le changement de patron pourrait correspondre à un remaniement de la carte ecclésiastique (après la tentative de Promothe ?) ramenant Dun au rang d’archidiaconé. La répartition de la dédicace sur tout le diocèse pourrait être liée à l’œuvre de Lubin, tandis que l’essaimage autour de Châteaudun et Blois (et secondairement vers Brezolles) traduirait une christianisation rurale plus précoce liée à l’action de grands propriétaires locaux.

Un dernier problème soulevé concerne les rapports entre pouvoir civil et pouvoir ecclésiastique aux Xe, XIe et XIIe siècles. L’église Saint-Lubin semble avoir fait partie du contentieux existant entre l’église de Chartres et Arnulphe, seigneur dés Alluyes, signalé par Fulbert dans sa lettre XXIII. En effet, quand Guillaume Gouet donne à la fin du XIe siècle Saint-Lubin à Saint-Père de Chartres, il se présente comme possesseur de l’honneur des Alluyes et il donne «pour le rachat des âmes de ses prédécesseurs} qui la possédaient par « droit d’héritage » non seulement l’église, mais aussi le lieu la jouxtant nommé « la place d’Arnoult ». On peut alors penser à la régularisation de l’usurpation antérieure mentionnée par Fulbert. S’il en était ainsi, nous aurions des arguments pour attribuer au Xe siècle l’état dont témoigne le premier mur découvert tandis que le second indiquerait des réparations qui auraient pu justifier l’usurpation de l’église par un vassal de Thibault le Tricheur (à qui on attribue ce relèvement de Châteaudun).
L’état roman de Saint-Lubin pourrait, lui, être mis en relation avec la donation à Saint-Père et peut-être aussi avec des remaniements du château voisin (recreusement des fosses nécessitant une réduction de la largeur de l’édifice ?) à une époque (XIIIe siècle) à laquelle on rapporte l’érection du vieux donjon.

La poursuite des fouilles permettra peut-être de faire progresser ces hypothèses. Mais même si l’avenir les dément, la campagne 1980 se serait néanmoins révélée féconde pour la connaissance de la plus vieille histoire dunoise.

Bulletin SAEL AS  n° 87, 3e Trimestre 1981.

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